Philo - poiétique : Le Blog de Guy Karl

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

02 mai 2008

DEUILS et CHAnCES de la SOIXANTAINE

La vie est une suite de crises, avec de temps en temps des accalmies, parfois longues et bienheureuses, parfois courtes et trompeuses. C'est dire que la crise n'est ni une exception, ni une anomalie, mais un processus vital d'adaptation et de renouvellement. Une poussée de dent est une crise. La puberté est une crise. la soixante peut l'être ou ne pas l'être.

Je viens de traverser, quant à moi, une crise majeure, sur plusieurs années, et parfois j'ai eu le sentiment que je ne m'en remettrais pas, que j'étais bon pour le sapin. Deuils des parents, départ des enfants, tous majeurs, libres et plutôt heureux,  échecs patents de mes ambitions littéraires et de ma vocation de poète, passage à la retraite, avec, il faut le dire aussi, une dépression récurrente qui a assombri et aigri quelque peu un caractère déjà porté à la mélancolie, mais alerte par ailleurs et plutôt dynamique. Je pense souvent à Montaigne qui se sentait vieilli dès les quarante cinq ans et qui se plaint sans cesse de sa capricieuse mémoire. Cela m'arrive aussi. Mais récemment je me suis senti si vieux que je m'étonnais de pouvoir encore poser un pied l'un devant l'autre. A d'autres moments je me sens plutôt gaillard et pétant de projets, - fort peu réalistes en vérité. J'ai toujours été plutôt cyclothymique, avec des variations fâcheuses de l'humeur, ce qui a donné à mon parcoiurs interne quelque chose de chaotique et de souffreteux. A l'extérieur je fais  plutôt bonne figure, ce qui trompe le monde. Globalement j' ai toujours trouvé la vie très difficile, alors même que socialement j'ai pluôt réussi mon coup. Mais le social c'est l'apparence. Ma vraie disposition interne est plutôt mélancolique, comme déjà dit, avec des accès de bone humeur qui ne présagent rien de bon. J'ai souvent dû recourir à l'aide psychologique externe pour surmonter mes crises et tenter de colmater des plaies béantes. Mais il y a pire, et j'en ai une conscience très aiguë.

A soixante ans j'ai le sentiment que la vie m'échappe de partout, qu'elle me glisse entre les doigts et que le temps s'accélère d'une manière invraisemblable. Les journées passent comme des songes, souvent identiques quant au contenu. Je n'aime plus guère voyager, cela est si fatigant! Je n'aime plus la musique  alors que j'appréciais  cet art plus que tous les autres, poésie mise à part. La musique me rend triste, nostalgique et chagrin. Je n'aime plus guère que le chant des oiseaux, si varié, si mélodieux, si apollinien alors que Mozart même me paraît sombre. Je passe de logues heures sur mon balcon, d'où je jouis d'une vue admirable sur les arbres et les maisons à moitié dissimulées par le feuillage en croissance. Je fais de la méditation, de plus en plus souvent et de plus en plus longuement. Les oiseaux bercent et colorent mes impressions intérieures et leur confèrent une sorte d'exquise fraïcheur. Ou alors je m'assois à ma table, je dispoes un livre ou un cahier devant moi, mais j'oublis de lire, absorbé par la beauté des arbres et des nuages. Je voudrais écrire quelquefois sur mon balcon, mais je n'y arrive pas. La verdure me fascine et me fait considérer mes propres pensées comme des habillages sans contenu. La vraie pensée ne pense pas. Je pense de moins en moins. Je lis de moins en moins et je suis de plus en plus longtemps à ne rien faire, à rêvasser sur ma terrasse. Cela me rend en quelque sorte la conscience du temps, de son écoulement continu, mais aussi, à de bienheureux moments, de sa lenteur. Le temps le plus agréable c'est celui qui s'oublie lui-même dans une longue méditation silencieuse, recueillie, en position bouddhique. C'est là l'application parfaite de la Theoria, telle que je l'entends

On aura compris que dans un tel dispositif ce qu'on appelle la philosophie m'occupe assez peu. Mais sait-on que Descartes recommandait de ne pas philosopher plus d'une heure par jour? Que Hume quittait volontiers ses traités "abscons et abstraits" pour retrouver la compagnie des honnêtes gens? Les philosphes ne sont pas toujours les barbons déjantés que l'on imagine!

SUITE

La soixantaine est une catastrophe pour qui n'a appris qu'à travailler, qui n'a maîtrisé qu'un seul art ou une seule technique et qui se retrouve aussi dénudé que Job sur son fumier. C'est malheureuresement souvent le cas  chez les hommes qui ont tout investi dans la profession, en oubliant de vivre. Souvent le trépas survient assez vite, surtout si l'épouse continue à monopoliser tout l'espace domestique et à gérer le tout de haute main. Les femmes en général se débrouillent mieux. Mais je crois aujourd'hui qu'il me serait possible de vivre seul s'il le fallait. Vient un temps où la conscience du moment, de la subjectivité du moment, de la liberté du moment se vivent comme une priorité absolue. Le précieux entre toutes choses c'est ce qu'on peut perdre à tout instant.

On entend dire parfois qu'avec la soixantaine on peut commencer une autre vie. Mais on ne mêne jamais qu'une seule et même vie, et ceux qui changent tout en un jour recommencent souvent la même chose avec une nouvelle partenaire. Mais il y a des tranches de vie, et elles peuvent être très différentes. Il faut faire avec ce qu'on est et non avec ce qu'on voudrait être, c'est là la véritable révolution de la soixantaine, révolution extrêmement difficile.. On voit passer de belles jouvencelles par les rues de la ville. Comment ne pas avoir un brin de nostalgie "Ah si j'avais su... " Et qu'aurions dons fait de si extraordinaire que nous n' ayons fait avec notre partenaire? Cette nostagie, bien compréhensible, a forcément quelque chose d'un peu ridicule. Et les perspectives d'avenir sont plutôt limitées.  Moins de résistance physique, moins d'entrain, moins de libido, moins de charme, mois l'allant en un mot. Tout nous pousse à nous détourner en partie des plaisirs et des efforts physiques -que j'aimais tant, notamment en pratiquant les arts martiaux-et ce sera perte sèche si nous n'investissons davantage dans la culture. Jung faisait remarquer que les nécessités de nature sollicitent toute notre énergie dans la première partie de la vie, mais que la seconde pouvait être une découverte de la liberté intérieure et de l'authentique culture. Il disait aussi qu'il est incroyable que rien, absolument rien ne prépare les hommes et les femmes à une mutation aussi radicale, et nécessaire si l'on veut avoir quelque chance de ne pas se pétrifier dans la répétition ou dans l'arthrose intellectuelle. Je sens parfois combien il devient difficile de s'intéresser à de nouvelles productions artistiques ou autres : on a l'impression -fausse -d'avoir tout vu, tout lu, tout entendu et que le monde n'est qu'éternel retour du même. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait faux. "Eadem sunt omnia semper" -"sed aliter", corrigeait Schopenhauer ( Les choses sont toujours les mêmes - mais autrement.) C'est cet autrement qui doit nous solliciter et nous émoustiller. Je pense aujourd'hui que je me suis laissé enfermer dans une sorte de carcan, par ma faute en grande partie, et que la dépression en est largement la cause, et la conséquence.. Mais il reste de la vie en moi, une certaine combattivité, beaucoup de dégoûts et de refus, et beaucoup de choses à dire et à faire entendre. Bref je deviens philosophe. Et dans un sens dont je n'avais aucune idée autrefois. Je croyais qu'importait le savoir. Mais je sais maintenant que l'essentiel n'est pas là. C'est une forme supérieure de liberté qu'il faut conquérir ce que Jung sans doute entendait par culture, et que c'est l'exemple de la liberté que nous devons transmettre, et non des recettes périmées. C'est là une noble tâche, et qui mérite bien qu'on repousse autant que possible les progromes de la vieillesse et de la maladie. La chose est plus aisée si vous sentez une attente en ce sens auprès de vous, et que la jeunesse peut s'intéresser à autre chose qu'aux signes visibles de votre décrépitude. C'est pour cela que la retraite est une menace psychologique : nul  n'attend plus rien de vous et du coup vous n'attendez plus rien de personne.. Alors commence le cercle vicieux de la dégénérescence. Donc investissons nous là où nous pouvons servir à quelque chose. Mettons nos talents au service de ceux qui cherchent et qui veulent progresser. Donnons l'exemple d'une liberté fière et créatrice, sans faux semblant ni forfanterie.

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