02 mai 2008
SUITE
La soixantaine est une catastrophe pour qui n'a appris qu'à travailler, qui n'a maîtrisé qu'un seul art ou une seule technique et qui se retrouve aussi dénudé que Job sur son fumier. C'est malheureuresement souvent le cas chez les hommes qui ont tout investi dans la profession, en oubliant de vivre. Souvent le trépas survient assez vite, surtout si l'épouse continue à monopoliser tout l'espace domestique et à gérer le tout de haute main. Les femmes en général se débrouillent mieux. Mais je crois aujourd'hui qu'il me serait possible de vivre seul s'il le fallait. Vient un temps où la conscience du moment, de la subjectivité du moment, de la liberté du moment se vivent comme une priorité absolue. Le précieux entre toutes choses c'est ce qu'on peut perdre à tout instant.
On entend dire parfois qu'avec la soixantaine on peut commencer une autre vie. Mais on ne mêne jamais qu'une seule et même vie, et ceux qui changent tout en un jour recommencent souvent la même chose avec une nouvelle partenaire. Mais il y a des tranches de vie, et elles peuvent être très différentes. Il faut faire avec ce qu'on est et non avec ce qu'on voudrait être, c'est là la véritable révolution de la soixantaine, révolution extrêmement difficile.. On voit passer de belles jouvencelles par les rues de la ville. Comment ne pas avoir un brin de nostalgie "Ah si j'avais su... " Et qu'aurions dons fait de si extraordinaire que nous n' ayons fait avec notre partenaire? Cette nostagie, bien compréhensible, a forcément quelque chose d'un peu ridicule. Et les perspectives d'avenir sont plutôt limitées. Moins de résistance physique, moins d'entrain, moins de libido, moins de charme, mois l'allant en un mot. Tout nous pousse à nous détourner en partie des plaisirs et des efforts physiques -que j'aimais tant, notamment en pratiquant les arts martiaux-et ce sera perte sèche si nous n'investissons davantage dans la culture. Jung faisait remarquer que les nécessités de nature sollicitent toute notre énergie dans la première partie de la vie, mais que la seconde pouvait être une découverte de la liberté intérieure et de l'authentique culture. Il disait aussi qu'il est incroyable que rien, absolument rien ne prépare les hommes et les femmes à une mutation aussi radicale, et nécessaire si l'on veut avoir quelque chance de ne pas se pétrifier dans la répétition ou dans l'arthrose intellectuelle. Je sens parfois combien il devient difficile de s'intéresser à de nouvelles productions artistiques ou autres : on a l'impression -fausse -d'avoir tout vu, tout lu, tout entendu et que le monde n'est qu'éternel retour du même. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait faux. "Eadem sunt omnia semper" -"sed aliter", corrigeait Schopenhauer ( Les choses sont toujours les mêmes - mais autrement.) C'est cet autrement qui doit nous solliciter et nous émoustiller. Je pense aujourd'hui que je me suis laissé enfermer dans une sorte de carcan, par ma faute en grande partie, et que la dépression en est largement la cause, et la conséquence.. Mais il reste de la vie en moi, une certaine combattivité, beaucoup de dégoûts et de refus, et beaucoup de choses à dire et à faire entendre. Bref je deviens philosophe. Et dans un sens dont je n'avais aucune idée autrefois. Je croyais qu'importait le savoir. Mais je sais maintenant que l'essentiel n'est pas là. C'est une forme supérieure de liberté qu'il faut conquérir ce que Jung sans doute entendait par culture, et que c'est l'exemple de la liberté que nous devons transmettre, et non des recettes périmées. C'est là une noble tâche, et qui mérite bien qu'on repousse autant que possible les progromes de la vieillesse et de la maladie. La chose est plus aisée si vous sentez une attente en ce sens auprès de vous, et que la jeunesse peut s'intéresser à autre chose qu'aux signes visibles de votre décrépitude. C'est pour cela que la retraite est une menace psychologique : nul n'attend plus rien de vous et du coup vous n'attendez plus rien de personne.. Alors commence le cercle vicieux de la dégénérescence. Donc investissons nous là où nous pouvons servir à quelque chose. Mettons nos talents au service de ceux qui cherchent et qui veulent progresser. Donnons l'exemple d'une liberté fière et créatrice, sans faux semblant ni forfanterie.
Commentaires
Confessions
Belle honnêteté que laissent passer ces quelques lignes. Le temps manque tellement..
Je n'en suis encore qu'à flirter avec la cinquantaine, et, jusqu'ici, vieillir me convient assez, et me rend libre. Cela me prive un peu d'avenir, ce surmoi exigeant, et me pousse vers l'unique présent.
On n'attend plus rien de moi- ou presque et déjà trop-, ce qui me permet d'aller au gré des hasards, et des doutes, à me défaire des "enjeux" qui me prive du doux plaisir des jeux.
Une chose: dans l'autre article, tu parlais de de l'échec de ton ambition poétique? Je me demande bien en quoi? N'est-ce pas seulement dans ce qu'elle a de plus vain qu'est l'échec? Et la réussite n'est-elle pas dans la voix qui parle, simplement?
humilité
merci pour ce mot qui est à la fois une leçon de courage et d'humilité. Il est bien difficile de se dépouiller (s'épouiller?) de ce moi encombrant dont on ne peut en même temps se passer! D'où l'intérêt de se soutenir entre artistes et penseurs. A plus, comme on dit -fort mal d'ailleurs! Guy
ha ! et cette citation ?
"C'est lorsque nul n'attend plus rien de vous et que vous n'attendez plus rien de personne ni du monde que commence la véritable liberté, celle de l'esprit."
je vous laisse deviner de qui c'est...
ignorance
J'avoue ne pas savoir Mais cela pourrait-être pas mal de monde. Reste à voir ce qu'on attend par attente. S'il s'agit de l'attente passionnelle ou pathologique je suis d'accord. Mais dans le concret ily a forcément des "attentes" Le tout est de nas pas trop s'attacher. GK
boutade risquée
qu'on me pardonne, la citation est de moi !
l'idée m'était venue de plaisanter un peu, pour égayer l'atmosphère...
l'assertion me semble cependant défendable,
par liberté d'esprit j'entends, justement, le fait de ne s'attacher à RIEN : l'esprit (le jugement éclairé) réalise l'absurdité du monde, dès lors pourquoi y resterat-il attaché ?
il s'en détache, et cela sans souffrance ni regret, car, en quoi l'attente est-elle fondée ?
peut-on souffrir du manque de quelque lorsqu'on sait que l'existence de ce quelque chose n'est en rien fondée ?
l'attente est le fait de l'affect, qui, lui, à la différence de l'esprit, est mal voire non-voyant
on me dira qu'il est impossible de vivre détaché de tout,
c'est vrai, ce n'est faisable que dans une retraite bouddhiste, et encore...
mais il est possible, quand on n'est plus asservi à gagner son pain, de réduire cet attachement aux choses simples de la vie quotidienne, les accomplir sans y penser, être là sans être là...
c'est un apprentissage : au début, on a l'impression d'être au bord d'un gouffre, puis, petit à petit, tout devient léger et même joyeux,
l'esprit voltige et rit sous la cape : "rien à cirer du monde !"
cirage
Quelle belle expression : rien à cirer! manque de cirage? Pas de quoi s'exciter, se cirer le bigouioui? Les stoîciens distinguaient, avec la prestance en plus, qu'il fallait bien distinguer "ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous" (Epictète) Tout le problème est dans la frontière, et là, où placerons-nous le couperet?
Ai-je la maîtrise de mes opinions? Cela se peut, avec l'exercice. Mais de l'humeur? De qoi ou de qui dépend elle, surtout si elle est pathologique, avec par exemple des variations affolantes? La sagesse ne peut pas tout. GK
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