Philo - poiétique : Le Blog de Guy Karl

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

01 mai 2008

l' AMOUR COURTOIS

Le Moyen-Age avait inventé une expression assez paradoxale de l'amour qui pouvait à la fois se dire, et quasi s'officialiser, voire s'afficher lors de joutes chevalersques ( le chevalier attachait à la pointe de sa lance un petit drapeau dont l'effigie désignait clairement la Dame de ses pensées) et qui de l'autre exigeait une abstention physique intégrale. Le chevalier vouait son amour à une Dame qu'il ne toucherait jamais, qu'il n'épouserait jamais, et qui pouvait fort bien être mariée à un tiers. On distinguait sans ambage un amour plus ou moins vulgaire marqué par la recherche de la volupté, d'un autre amour, quasi éthéré, quasi céleste, scellé d'un voeu infranchissable. La Dame des pensées restait chaste dans le coeur chaste de son amant de coeur, quoi qu'il advînt. On retrouve là quelque chose de la distinction platonicienne entre l'Aphrodite céleste (ourania) et l'Aphrodite ordinaire, maîtresse des couples et de la génération. Le chevalier pouvait fort bien être marié de son côté, comme la Dame de ses pensées, mais tous deux se vouaient une sorte d'amour à la fois public et privé marqué du sceau de la chasteté, du respect, d'une amitié supérieure. Ce type d'amour exprimait des idéaux fondamentaux du christianisme en opposant Eros et Agapè, comme le faisait Platon à sa manière, dans des termes différents. D'où notre expression :  "amour platonique", défini simplement comme sublimation du désir.  Mais dans le christianisme il y avait d'autres idéaux qui expliquent en partie l'amour courtois : la courtoisie précisément, c'està dire une "cour" assidue et cependant toute d'abstention, un dévouement sans borne, une fidélité sans faille, comme celle que l'on doit au Christ.

Si je rappelle ces histoires anciennes ce n'est pas spécialement pour juger de leur pertinence. Je voulais simplement insister sur le caractère formel, culturel, conventionnel de l'amour et de ses innombrables formes possibles. Je pourrais y opposer par exemple ce que dit Montaigne de son amilitié quasi passionnelle pour La Boétie, sans pour autant y surajouter un soupçon d'homosexualité. De quelle sorte d'amour Sappho aimait-elle ces jeunes filles à elle confiées pour être préparées au mariage? On parle de saphisme, de lesbisme mais qu'en savons-nous? De quelle sorte d'amour Achille aimait-il Patrocle au point de pleurer et de se rouler dans la poussière pendant quinze jours de suite?  De quelle sorte d'amour le sage grec aimait-il son élève de quinze ans, dont la légende veut qu'il en fît un "aimé" ( Voir là dessus Platon ; impossible d'être plus explicite)

Eros a mille visages. On ne peut repousser Eros. Quand vous aimez quelqu'un commencez par l'admettre sincèrement pour vous-même. Et là analysez bien. Que veut Alcibiade en poursuivant Socrate de ses assiduités? Mais surtout, pour notre propos, que veut Socrate? Il le dira  clairement : non pas offrir sa queue à Alcibiade ( je traduis du grec, qui est toujours explicite en toute chose), non pas courir  après la sienne mais inciter Alcibiade à s'élever dans le domaine de la connaissance de soi, conformément au voeu fait à Apollon "connais toi toi même). Et dans le même temps Socrate se déclare très officiellement l'"amant" d'Alcibiade! Allez comprendre!  Ce que les grecs appellent Eros, Aphrodite ou amour apollinien nous échappe complètement, sauf à nous immerger, comme j'essaie de la faire, dans l'esprit d'une culture qui fut la gloire du genre humain et son apogée.

Concrètement : je trouve assez salutaire que l'on sorte enfin des maigres et sottes catégariers dans lesquelles l'ordre bourgeois a enfermé l'expression de l' amour : mariage obligatoire, cocufiage distingué,  amours mondaines ou vénales, comme dans la Vienne de Freud qui cultivait l'hypocrisie jusqu'à l'hystérie. Touters ces catégories ne sont qu relatives et l'on voit aujourd'hui fleurir touters sortes d'accointances licites ou illicites, reconnues ou  clandestines, avec plus de franchise et de liberté. Freud voulait libérer la sexualité. En partie, c'est fait, du moins dans l'affleurement de certains comportements. Mais on est loin du compte, car l'inconscient ne vous lâche pas si facilement, ni la tradition juridique. Il est simplement dommage que certains se croent tenus d'exhiber des attitudes et comportements pervers, provoquants et stupides, ce qui donne un nouvel espoir de revanche à l'ordre moral plutôt que de favoriser l'éclosiion de la liberté.

Un mot encore: je disais qu'il faut commencer par reconnaître en soi l'amour quand il apparaît. Inutile de tricher, de déguiser, de feinter, de refouler Vous serez maalheureux, voilà tout. Et insupportable aux autres. Mais cela ne signifie pas se précipiter tête baissée dans les bras de Vénus. De quel amour aimons-nous?Quel est notre secret désir dans le désir de l'autre? Et l'autre, quel est son désir? Et quelle place faire à la volupté? Est-il toujours nécessaire de se livrer au jeu de la parade sexuelle? N'est on pas plus libre, à tout prendre, quand la soif sexuelle se fait moins pressante? L'amour est-il désir, le désir est-il amour? Quelle distance entre amour, amitié, amitié amoureuse, amour de coeur, amour courtois, amour sublimé et desexualisé, amitié d'amour? Vaste programme de recherche, et d'autant plus difficile à mener que l'amour s'adresse bien à quelqu'un, et que celui ci peut parfaitement vous ignorer, vous mépriser, ou s'enflammer d'une passion dévorante. Je crains qu'on ne soit jamais exactement au même diapason, aussi Eros est il un musicien plutôt approximatif!

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