30 avril 2008
GALIPETTES
On me reproche parfois d'être un peu raide, tranchant, négatif dans mes interventions au Café-Philo; permettez moi simplement, en guise de non-excuse, de rappeler ce mot de Diogène le Chien à propos de Platon "Qu'est ce donc que cette philosphie qui ne dérange personne?" Il me semble que le rôle d'un animateur c'est d'"animer", donc de faire passer de l'âme, du souffle, de l'orage du dehors, et non de contribuer au sommeil de la Belle au Bois Dormant!
Depuis ce matin je me demande ce que veut dire "ne rien faire", sachant que "rien" dérive du latin "rem", qui veut dire "quelque chose". Etymologiquement, ne rien faire c'est ne faire quelque chose. Soit ! Mais essayez, ne serait-ce qu'un instant, de ne faire quelque chose; vous marchez, vous vous asseyez, vous vous absternez de lire, de penser à votre patron, de causer à votre femme, de regarder les oiseaux, de boire un café, de préparer vos vacances, d'évoquer le dernier film etc Eh bien que faites vous donc? Rien ou quelque chose? Et même si vous vous endormez il se trouvera un malotru pour dire "il dort". Mais alors rien, c'est quoi? Un artifice de langue qui bouche un trou, ou une athentique expérience du réel?
"Qu'est ce que la vie," demandait lBoudhha? . Premier disciple " Un printemps, un été, un automne, un hiver. "Faux" répondit le Maître. Second disciple : " Une matinée, une soirée" - "Faux" dit le Maïtre. "Mais alors, demande un troisième "un aller un retour". " Voilà qui est déjà mieux dit Boudhha. Disons que la vie c'est : un inspir, un expir."
Les philosophes grecs aimaient bien les jeunes garçons. Cela s'appelait "la paideia" soit, l'art d'éduquer. Aujourd'hui on dirait plutôt qu'ils étaient pédophiles soit amants des enfants. D'où cette ruse de Nietzsche : "le philosophe d'aujourd'hui sait que la vérité est femme. Aussi s'intéresse-t-il aux femmes". Juridiquement c'est moins dangereux. Mais psychologiquement? La femme inhibe (garde en elle) quelque chose que l'homme exhibe. D'où la curiosité infinie des mâles. "Mais que veut donc la femme" demandait le malheureux Freud?" Je serais tenté de dire " Soit la femme exhibe son inhibition, soit elle inhibe son exhibition". A vous de choisir.
DE L' EXHIBITION
Voilà manifestement une des tendances les plus irritantes de notre époque, mais d'autant plus indéracinable qu'elle s'iscrit entièrement dans la logique productiviste du capitalisme planétaire. "vendre à tout prix (ou presque !) à n'importe qui pourvu que ça rapporte. Et comme le paradis ne trouve plus guère d'acheteurs, on se rabat sur les valeurs sûres et sempiternelles : le profit et le sexe.
Je hais l'exhibitionnisme parce que c'est un jeu pour débiles mentaux, et le rêve planétaire de nos dirigeants semble être de nous ramener le plus vite possible au niveau de la débilité universelle.
FreuD avait repéré quatre formes principales de perversions : exhibitionnisme, voyeurisme, sadisme, masochisme. Il scandalisa beaucoup de monde en affirmant que nos petits angelots d'enfants manifestent tous à des degrés divers ces quatre tendances, fort naturelles au demeurant, et que la passage du Complexe d'Oedipe devrait permettre de les soumettre au primat du génital, ce qui serait la normalité. Mais l'expérince lui montra que beaucoup d'adultes restaient fixés à des comportemens prégénitaux, et refusaient de changer quoi que ce soit à leur pratique sexuelle. Ce fait est absolument avéré par les enquêtes sociologiques. La perversion, pourchassée par une société puritaine, va se réfugier dans l'art, le cinéma, la photo, le roman et bien entendu dans nos rêves, sans parler du fantasme. En toute rigueur, la perversion fleurit, déborde, s'exhale à l'infini dans chaque psyché humaine, à tout heure, ou presque! L'enfer est pavé de fantasmes orgiaques et dionysiaques!
Notre société renonce à la censure pour mieux exploiter cette puissance fabuleuse du fantasme pervers, l'étaler, l'exhiber au sens propre. Tout le monde voit bien qu'il n' y a rien aucun rapport logique entre la belle fille qui exhibe son sein gauche dénudé et la marque de savon supposée rajeunir la peau. La chose est encore plus sensible dans la publicité pour hommes où n'importe quoi, absolument n'importe quoi est sexualisé poue attirer le regard : à croire que globalement les hommes sont encore plus débiles que les femmes et formidablement manipulables!
Mais venons-en à l'analyse. Exhiber veut dire montrer, étaler, avec une connotation péjorative de perversité. Un honnête homme ne s'exhibe pas. Une femme honnête se flatte de sa réserve et de sa pudeur. Mais écrivant cela j'ai l'impression de faire du Balzac tant les temps ont changé. L'exhibitionnisme est partout, et n' a presque plus de limites, quelles qu'en soient les conséquences morales ou psychologiques. On se moque bien d'élever les enfants dans la décence si le cul rapporte plus que le reste. Les psychiatres peuvent se frotter les mains : ils sont assurés d'une inépuisable cliente de névrosés, de borderlines, de narcissiques voire de psychotiques totalement déboussolés, et incapables de toute investissement dans la réalité. Le fantasme aura tout immergé.
Exhiber, étymologiquement, veut dire "avoir dehors" ou faire voir dehors. On exhibe quelque chose pour les autres, pour susciter le respect ( la majesté du pharaon ) la crainte ( le fouet, le sabre) l'admiration (un beau collier) on l'envie (mon pénis est plus long que le tien). Tout cela est, soit en passant, assez infantile, puisque j'ai besoi du regard de l'autre, de son regard envieux, admiratif ou haineux pour exister pleinement, pour donner à l'Image du Moi une dimension quasi divine. Comme le faisait remarquer Pascal : que serait un magistrat sans sa perruque et sa roble de célébration? Un pape sans la mitre? Toute la société repose sur l'exhibition de signes de puissances. Mais remarquons qu'il ne s'agit là que d'exhibition symboliques : on rappelle lla préséance de l'ordre politique religieux et juridique sur les velléités individuelles. Aucune société organisée ne peut se passer de ces gadgets -signes, de ces "marques et de ces montres".
L'exhibitionnisme dont je parle est tout différent : il ne relève d'aucune justification collective et reconnue, d'aucun légitimité symbolique. L'imaginaire envahit tout. Le narcissisme s'étale partout, jusque dans la sphère du présidentiel. Chacun peut revendiquer, à partir de soi seul, un droit à faire valoir telle particularité de sa bouche et de sa fesse droite ( percings), telle idéologie secrète et indéchiffrable dans sa toilette, sans compter les exhibitions propremente et directement sexuelles. " J'au un cul en or ; il faut que la terre entière le sache". Mon pénis est aussi long qu'un tuyau d'arrosage ; il faut que toutes les femmes le sachent, sans compter les hommes qui vont en tirer une tronche !" Bref : moi, et moi et moi! Exhiber, rappelons-le, c'est "avoir dehors " ,donc dans l'apparaître, le public, le visible, le tangible, le vérifiable. Gloire d'un jour. Demain un autre ira un peu plus loin que vous et vous serez effacé de la conscience collective. Consolation narcissique "Au moins je serai passé une fois à la télé". (J'ai failli écrire la "tétée", lapsus interéssant!
Etymologiquement le contraire de l'exhibition ,c'est l'inhibition. "in-hiber" c'est avoir dedans, garder dedans. On parle d'un femme inhibée quant aucune ruse ne vient à bout de sa résistance. L'Exhibition, pour des raisons anatomiques évidentes, serait-elle spécifiquement masculine - la gloriole, le rôle, l'autorité, la querelle du pouvoir et de la représentation etc Ce n'est pas tout à fait faux, et les femmes le savent bien qui laissent leur mari jouer le beau en public quand il est un toutou à la maison! Et l'inhibition serait-elle spécifiquement féminine? Ce n'est tout à fait faux ; la réserve est une vertu, et en plus elle attise le désir masculin, double avantage! La femme cache, notamment son intimité. Les hommes aussi d'ailleurs. Mais très différemment. En cachant la femme laisse toujours entrevoir un petit quelque chose qui dément la réserve affichée, et pour un homme, en fait justement une femme : le soutien gorge plongeant, la naissance des seins, une épaule dé nudée, un nombril charmant entre deux pièces de tissu, une fente savamment étudiée pour attirer le regard sur les jambes. Ce n'est pas moi qui vais apprendre aux femmes à séduire. Je remarque simplement que le jeu exhibitin-inhibition atteint chez les femmes le comble du raffinement, et exprime toujours deux messages contradictoires : attention, pas touche je suis une femme qui mérite considération, pas une pute,- et en même temps, regardez comme je suis belle, "la plus belle pour aller danser", le point d'attraction pour tous les regards libidinaux des hommes et envieux des autres femmes, toutes mes rivales, Je montre, mais pas tout. Je cache, mais pas tout. Subtilité de l'art, de la feinte, de la parade et de la mascarade. Socialement la femme est condamnée à la duplicité : elle n'est femme que d'être respectable; elle n'est femme que d'être désirable.
On peut dès lors, et je suis de ceux-là, déplorer l'exhibition massive : elle tue le désir. C'est le déshabillage qui fait l'excitation, le reste est assez banal. Dans notre société je crains qu'on ne finisse par créer plusieurs mondes entièrement séparés : les hétéro, les homo, les bisexuels, et les no-sex. Paradoxalement une société relativement libérée sur le plan des moeurs, mais totalement soumise à la dictature capitaliste , ne finisse par créer une nouvelle forme de scissions et excisions : remarquez que cela ne gêne en rien le développement capitalistique, qui en a absorbé d'autres, et des bien plus grosses que celle-ci!
28 avril 2008
DE la NUDITE
"Vous voulez savoir si Archicontas est un vrai sage? Demandez lui de vivre tout nu, à toute heure du jour et de la nuit!". Etrange critère de sélection, et pour nous inintelligible, mais assez évident pour un Grec de l'âge classique. Appliqué chez nous il réduirait considérablement le temps des examens universitaires!
Il faut d'abotd distinguer "le nu" de la nudité. Le nu est un exercice pictural classique, qu'on inflige je ne sais pourquoi à de malheureux candidats, tous assis en rond autiour d'une fille qui prête ses charmes pour qulques sous au regard public, sans autre obligation que de se taire et de rester immobile. Un beau jambon des Pyrénées ferait aussi l'affaire, ou une belle vache du Cantal, baillée et attachée pour la circonstance! Et pourquoi la fille doit elle être nue? En quoi cette "vêture" particulière inclinerait-elle au génie artistique? Je dis bien "vêture" car notre fille n'est pas forcémnt nue parce qu'elle est dénudée.
La pratique du nu est un jeu subtil avec la norme sociale de la pudeur et de l'exhibitionnisme. On cache d'un côté, on montre de l'autre. Dialectique incontournable. Vous êtes habillé à l'entrée du camp de "naturistes", sitôt que vous franchissez la limite il vous est impérativement signalé qu'on ne tolèrera aucune entorse à la règle universelle du "dénudement intégral". Pas moyen de garder un misérable petit string pour dissimuler ce qui vous appartient en plus propre et singulier! Habillage obligatoire d'un côté, sous peine de prison, denudement intégral de l'autre sous peine d'exclusion! Comme dit Pascal " Vérité en deça des Pyrennées, erreur au delà". Juste une petite ligne de démarcation, comme entre le criminel psychopathe et le noble défenseur de la patrie! On voit que le dénudement est social, codé, conventionnel, historique, culturel, changeant selon les lieux et les temps, mais qu'il semble partout faire l'objet d'une règlementation à laq=uelle il est quasi impossible d'échapper, car encore braverait-on les interdis sociaux qu'on n' est pas quiite avec les images et les affects véhiculés par le regard d'autrui, et le sien propre!
A cet égard le streap tease offre un bel exemple. Tout est convenu d'avance : danse érotique et provocante, feintes libidinales, déshablillages progressifs, calculés, méthodiques et artistiques à l'extrème; juqu'à cette acmé de l'attente voyeuriste où brusquement, après un dernier petit "enlèvement" la fille disparaît en vous laissant au comble d'une excitation à la fois sincère et conventionelle. Là encore : jeu avec la limite. Pas trop peu, pas trop non plus. Les gens distingués verront là un noble critère de différenciation entre l'érotisme et la pornographie.
La culture coupe le corps en morceaux symboliquement inégaux : une épaule d'homme, cela évoque la force du travail manuel, une épaule de femme dénudée, cela évoque la caresse, la robe fendue est déjà quasiment un appel aux attouchements. Tout est codé. Selon l'image, l'apparence, la distance physique (qui a fait l'objet de calculs savants chez les psychosociologues). Impossible d'échapper aux normes, surtout avec les femmes qui sont très tätillonnes sur ce point, en quoi elles ont raison. Mais alors où la nudité?
Est-elle dans le couple d'amoureux? Dans l'heureuse retrouvaille du corps dans son intégralité, et dans celle de l'autre? Mais que de précautions, de manoeuvres controuvées, de faux-semblants, d'hypocrisie dans l'approche amoureuse! Le moindre faux pas et c'est la déroute, ou la honte. Comment vaincre dix sept ou dix huit ans de pudibonderie forcée, de religion abstentionniste, d'interdits maternels ou paternels, d'abstinence, et de fantasmes à la fois complaisants et honteux? La relation entre l'homme et la femme, même intime, atteint rarement à cette simplicité où la sexualité est intégralemlent rattachée au corps. Je dis bien "rattachée" puisque la culture a creusé une immense béance entre la partie du corps présentable, et l'autre, celle des"parties honteuses" comme on disait autrefois. Quel homme peut se vanter d'avoir pleinement récupéré son pénis, symboliquement détaché, marqué de honte, de culpabilité, de ridicule, et à l'inverse de fierté un peu sotte? Quelle femme joue simplement, ingénuement avec les ouvertures et les clôtures de son anatomie sexuelle quant elle a été menacée de mille morts en cas de relation " précoce" -sans parler de la terreur archaïque et quasi invincible de la grossesse non désirée?
Mais alors, où trouver la vraie nudité? C'est absolument évident. C'est la nudité du petit enfant dont le corps n'est pas encore morcelé par la culture - essentiellemnrt le langage-, entre le propre et le sale (remarqouons en passant que le plus "propre" au sens de personnel, est qualifié précisément de "sale"; l'anus, les trous de nez, la fente, le pénis et globalement tous les orifices du corps!) Mon propre intime est le sale pour les autres, c'est fabuleux! Le problème c'est que ces divisions ne sauteront plus jamais, et même les réconciliations tardives de l'amour physique, ne peuvent, je le crains les supprimer. On pourra jouer avec les limites, exhiber par exemple, mais exhiber n'est pas une bonne solution. Cela n'abolit pas la division mais lui donne un autre caractère : celui du mystérieux, du sacré à profaner, de l'interdit à franchir, de la zone d'or (et de boue) à publir, de l'obscène, provoquant une sorte d'excitation fatasmatique et trouble, qui une fois sollicitée, n'a plus de limites. On a ouvert la boîte de Pandore. On fait espérer toujours plus, toujours autre chose, mais que faire, le corps est limité, ses capacités de jouissance aussi, ce qui fait que tout cet étalage, ce jeu-limite, cette alchimie du dépassement et du toujours plus (de jouir) finit par lasser ceux qui ont un peu d'esprit. Cela se voit tout particulièrement sur Internet où les bloggeurs rivalisent d'obscénité pour attirer et stimuler encore, et tout cela pour en arriver à la plus plate des concurrences ; stériles, répétitives, moins répugnantes que lassantes, plus lassantes finalement que les litanies religieuses de nos grqnds-mères - comme qui la pornographis est peut-être un sous produit obligé de la religion!
Un espoir? Oui, celui de revenir à la naturalité du plaisir et du désir. Mais je crains que pour nous, pollués comme nous le sommes, ce soir déjà un peu tard. Quant à nos enfants, qui donc peut se vanter aujourd'hui de les guider en quoi que ce soit? La bride est lâchée. "Soyons nus camarades!" Si la chose est manifestement impossible sur le plan physique, et grotesque par les temps qui courent, il ne nous reste plus qu'à inventer une sorte de mysticisme naturaliste, comme savaient le pratiquer les anciens.
25 avril 2008
PASSIONS TRISTES
L'expression "passion triste" est de Spinoza. Par là il désigne les affects qui sont liés à une imperfection de mon être, à une diminution de puissance ou de liberté, comme la haine, la peur, l'anxiété, l'acédie et autres dégradations physiques ou mentales. Le sage cultive la joie, l'affirmation de la vie et non la rumination de la mort. Il veut augmenter la puissance créatrice des hommes par la juste connaissance, l'accès à la raison, et par là à une forme de liberté intérieure et extérieure, bien distincte du pseudo libre arbitre, mais conçue comme action guidée par la nature propre et clarifiée par la pensée. On ne saurait mieux dire. De ce point de vue Spinoza est assez proche de nos atomistes de l'antiquité, dont je cherche ici à renouveler la lecture en dégageant leur absolue modernité. Goethe, plus tardd ne dira pas autre chose en mettant l'accent sur le "Streben", le "s'efforcer" qui évoque irrésistiblment le "conatus" de Spinoza, ce désir de perfectionner son être dans une élévation vers la conscience et la liberté. Tristesse, haine, pitié déplacée, envie, jalousie, amour passionné, ambition dévorante, esprit de domination et de maîtrise sont des passions tristes, et en elles-mêmes, et dans dans leurs effets : destruction, rivalité, violence, compétition pour la gloire ou le profit, haine du rival, avarive, mesquinerie, la liste est quasi infinie. Goethe et Spinoza, après les atomistes, appartiennent à cette espèce d'hommes qui veulent sauver "la belle et bonne humanité" ( Goethe),ou, comme dit Epicure la faire accécder aux "biens immortels" qui en font des quasi dieux parmi les mortels.
Le problème, et l'obstacle général à ce noble programme de la sagesse tiennent en quelques mots. Boudhha évoque le désir, la haine et l'ignorance; peut-être serait-il plus juste de dire "méconnaissance "car il ne s'agit nullemnt d'un manque d'instruction, mais d'une mauvaise orientation de la conscience, attirée par la facilité , la jouissance immédiate, la puissance et la gloire. La méditation, guidée par un bon maître, devrait nous guérir de ces maux constitutionnels et nous faire accéder à une forme de détachement mental qu'il appelle "nirvâna". Socrate enseignait que nul n'est méchant volontairement et qu'il y a erreur de jugement : on confond le mal avec le bien. Donc redressons le jugement. Lucrèce nous invite à un examen inlassable, "jour et nuit" des vérités fondamentales de la nature pour nous guérir de nos maux. Méconnaissance, ignorance, erreur de jugement, raison dévoyée, c'est toujours la même cause fondamentale qui est désignée, avec le peu de succès que l'on sait.
On trouve dans le poème de Lucrèce une notation assez discordante par rapport à la tradition atomistique : il dit "que le vase est fêlé", désignant bien sûr le mental de l'homme ordinaire. Dans notre langue "fêlé" veut dire fissuré, prêt à se déchirer, mais en argotique le fêlé est un fou qui s'ignore comme tel. Je trouve cette indication à la fois précieuse sur les limites de la sagesse, et sur la conscience, peut-être inavouée, que le programme de sagesse est inapplicable. Antisthène tonnait dans les rues d'Athènes : "Ou la sagesse, ou une corde pour se pendre". Heureusement que nul ne suivait son conseil ! Le vase fêlé évoque une constitution bancale du moi, une mésaventure de conception, une erreur congénitale, un ratage de nature. Là dessus les Grecs sont assez discrets. Leur vision de la nature est plutôt optimiste encore qu'ils admissent volontiers que la nature pût être dévastatrice. Epicure indique lui aussi que la nature n'est pas toujours favorable à l'homme, mais il n'y est jamais question de vase fêlé. Dans cette expression qui rapelle les Danaïdes, Lucrèce donne sans doute une confession personnellle sur le vide intrinsèque de ce qu'on appelle aujourd'hui un sujet. Prémonition géniale : le moi est non substantiel, simple agrégat d'atomes plus ou moins bien rattachés et raccordés: il y a d'heureuses natures et des natures ratées, et des monstres. Dans ce domaine la nature est souveraine, avant que la médecine moderne ne parvienne à raccommoder quelques plaies et sauver des vies. Mais dans le domaine psychique le constat reste hélas assez pessimiste : il y a des pervers, des sadiques, des paranoiaques, des schizophrènes, des autistes- et des artistes! La norme n'est que convention et chacun est une exception à une règle qui n'existe pas. Nous nous référons aux moyennes et les tenons pour normales. Mais la pleine santé psychique est une exception à l'universelle fêlure. Aussi le sage est-il une figure de l'improbable, pour ne pas dire de l'impossible. GK
SIMULACRES et FANTASME
On peut estimer que Lucrèce ébauche une théorie du fantasme dans sa description des simulacres et de ses effets. La pléthore d'images fanataisistes ou fantastiques constituerait le matériau du fantasme, mais sans que le fantasme, comme réalité psychique, ne soit vraiment analysé comme tel. Lucrèce en reste, pour l'essentiel, à la description psychologique, fort pénétrante par ailleurs des "fantasmes "les plus courants et de leurs effets pernicieux. C'est ainsi que nous avons droit à une relecture des mythes effroyables de Prométhée, des Danaïdes, et consorts, tous rapportés, et c'est là qu'est l'originalité de Lucrèce, à une angoisse fondamentale de la mort. On aurait ainsi trois niveaux : symptomatique ( description des simulacres) - structural ( l'unité par delà la diversité des phénomènes) et enfin généalogique : la cause commune est l'angoisse de la mort. D'où la conclusion clinique : il faut déraciner l'angoisse de la mort pour réduire l"effet nosologique du fantasme. C'est dèjà, avant l'heure, une sorte de psychanalyse de l'angoisse, de la phobie et des états dépressifs. Le point faible de cette théorie, c'est le recours quasi exclusif à la raison comme antidote et tétrapharmacon, selon les indications d 'Epicure lui-même: la mort n'est rien pour nous, les dieux ne sont pas à craindre, le plaisir est facile d'accès, la souffrance peut se supporter. Ces précieuses indications sont malgré tout de peu d'effet face à la puissance de l'imaginaire pathologique. Mais la médecine antique ne pouvait aller plus loin dans l'étude des causes et des remèdes.
Ce qui était important c'était d'introduire une interprétation purement causale des rêves, fantasmes et autres délires. Tout effet a une cause, ou plusieurs entremêlées. Théoriquement le fantasme est explicable par des causes naturelles, ou l'action du clinamen, sans recours à la prestigititation des prêtres. L'amoureux est hanté par les simulacres de sa bien -aimée, l'anxieux par la vision de ses fautes réelles ou imaginaires., la sage contemple en rêve la beauté des dieux. Rien de magique là dedans, rien de surnaturel, puisqu'il n'existe qu'une seule et unique nature universelle.
Ce qui nous fait problème, encore aujourd'hui, c'est la puissance quasi inexplicable du fantasme, au delà des interprétations signifiantes de la psychanalyse classique. Rappelons les faits essentiels. Dans un premier temps Freud entend régulièrement des histoires d'inceste qu'il interprête comme historiquement réels : les patientes auraient subi de fait des attouchements ou des avances sexuelles qui seraient à l'origine de la névrose. Cela correspondrait à la vison "réaliste" de l'épicurisme. En un second temps Freud, impressionné par la monotonie des histoires familiales découvre le caractère universel, redondant, répétitif et quasi inexpugnable du fantasme. La psychanalyse se heurte à un mur : si le fantasme résiste à toutes les interprétations et semblent mener, au fond du Moi et de ses mirages, une sorte d'existence parallèle et incontrôlable, que faire? Aucune interprétation ne le touche ni le modifie : le patient semble gelé, après quelques mois ou années d'ananlyse, dans une sorte de répétition sans fin, causée par la permanance de certaines images ou attitudes qui résistent à tout effet de cure. Freud en tire l'idée que l'existence du fantasme correspond à un état structural de l'inconscient, causé par le refoulement, et organisant la vie psychique selon certaines constantes elles aussi inconscientes : par exemple de fantasme de séduction, de castration, de mort imminente etc. L'inconscient organiserait ses chaïnes autour de quelques points névralgiques, à peu près inamovibles. Dès lors comment ne pas sombrer dans l'analyse interminable?
Lacan essaie de renouveler la problématique en supposant que le fantasme n'est pas l'effet d'un refoulement, mais un fait de structure. En entrant dans l'ordre symbolique du langage humain le jeune enfant, par le langage ne peut faire autrement que de consentir à un perte de l'objet initial, pour le mettre à distance en symbolisant es allers-retours. Maman s'en va, maman revient : c'est maman. Le mot vient en quelque sorte représenter, annuler et symbolisser l'absence possible, et la présence, en les plaçant dans la série dorénavant ouverte et infinie des "signifiants", ces mots ou pré-mots, qui vont représenter la chose, celle qui vient et qui part. C'est surtout la perte qu'il s'agit de mâîtriser, en général, plus que la présence. Quoi qu'il en soit le sujet est dorénavant divisé entre un mot qui le représente ou représente l'objet du désir (dans la mesure où il est nommable) et la "part perdue "de l'objet réellement absent. IL se forme donc un trou, avec, d'une part la chaîne compacte des signifiants qui fonctionnnent et conditionnnent largement la vie du sujet, surtout dans sa dimension socio-langagière, et un "reste" non symbolisé et non symbolisable, que Lacan, ne pouvant en encun cas le définir, appellera l'objet a . Celui-ci est une étrange réalité psychique, indéfinissable, inanalysable, mais nécessaire en quelsue sorte pour qu'il reste une peu quelque chose de l' "être" du sujet clivé par le langage. Le fantasme serait dès lors une sorte de construction imaginaire qui vise à boucher le trou, à donner une sorte de consistance subjective par le rattachement des deux séries et de leur accrochage : le langage qui le désigne et qui toujours échoue à le dire complètement et d'auttre part cet "ojet"inaccessible, impossible et réel qui subsiste de l'opération de division. Le fantasme occupe donc une position charnière, à la fois énigmatique, incompréhensible en terme de signification, et pourtant nécessaire en quelque sorte au sujet pour subsister, et lui assurer ce minimum de jouissance sans laquelle la vie est décidément invivable. D'où l'échec de toute tentatived de le déloger, de le supprimer ou de l'amender ( Soit dit en passant c'est là que le bouddhisme lui aussi échoue en croyant pouvoir éteindre le désir passionnel par l'analyse. Même un moine Zen continue à bander la nuit, quoi qu'il fasse, à moins de s'émasculer). Donc, puisqu'on ne peut ni éteindre, ni déplacer, ni analyser, ni interpréter le fantasme il ne reste qu'une solution, si l'on veut encore progresser dans la connaissance et qu'on ne se soit pas suicidé en cours de route, comme cela arrive souvent : "traverser" dit Lacan. Donc laisser être le fantasme en découvrant que le sujet n'est pas contraint de le suivre toujours, sauf par ignorance. Sans cette prise de conscience là le sujet est voué à la répétition des mêmes conduites, - ce qui n'est forcément un mal, il ya de bonnes répétitions - mais il en est de catastrophiques, qu'il vaudrait mieux "contourner" consciemment à défaut de les changer. D'où une autre orientation pour l'analyse : ne pas vouloir changer quoi que ce soit, mais créer un petit espace de liberté pour le "dguide intérieur" , le "daïmon", en encore, en termes lucrétiens, faire un petit écart : le clinamen.
Un point encore . Le fantasme est imaginaire d'un côté, et chacun peut le vérifier dans sa propre et personnelle productivité fantasmatique (ah ces chers fantasmes qu'on voudrait tant réaliser et qui nous glissent entre les doigts !) mais parfaitement "réel" de l'autre. Il faut en effer modifier un peu la conception habituelle du "réel " : le réel du fantasme désigne bien un réel, celui de l'objet qui fut tout pour nous et auquel nous avons dû renoncer pour nous aliéner dans la culture. Cette" Chose" perdue est bien une chose, quelque chose de parfaitement réel, mais dont le statut paradoxal est d'être d'autant plus réel qu'il nous échappe à jamais, bien qu'il eût été touché, palpé, aimé, détesté dans nos relations symbiotiques avec la mère, bien réelle, elle aussi. Le réel perdu vient donc figurer une autre sorte de réel que le réel présent. A croire d'ailleurs que le réel perdu est plus réel que toute réalité qui prétendrait assez naïvement le remplacer. D'où notre insatisfaction congénitale, quasi indéfinie, dont la sagesse s'offre à réduire le tranchant, mais avec un résultat finalement assez maigre. J'ajouterai pour ma part, expérimentalement, que la psychanalyse ne fait pas beaucoup mieux, et que si elle explique bien vos soffrances elle ne vous en libère guère. L'aventure n'en vaut pas la peine. Le prix en est exorbitant, Freud lui-même l'a reconnu quelque part dans sa correspondance.
Reste cet acquis théorique essentiel : le réel n'est pas superposable à la réalité. Epicure voulait nous rassurer par le contact positif avec la réalité, mais il ne pouvait guère soupçonner cet autre réel, à la fois imaginaire dans son contenu, et structurel dans sa forme que nous livre l'analyse du fantasme.
LES DIEUX, LES MONSTRES, LES SIMULACRES
Dans une conception intégralement atomistique du monde, comme celle d'Epicure et de Lucrèce, la vie psychique pose problème. Si tout ce qui existe est mélange d'atome et de vide, quel est le statut de la représentation, de la conscience, ou de l'inconscient, à supposer qu'on puisse encore utiliser valablement ce terme? Epicure répond qu'il ne faut pas être dupe des apparences : le monde visible, concret, sensible des choses n'est qu'un aspect de la réalité, le plus facile à élucider. Mais il y a des choses invisibles, comme l'air, le vent, la croissance des plantes, le temps, et bien sûr le vide, dont l'existence est nécessaire pour donner un espace aux atomes et permettre leurs mouvements perpétuels. En observant les animaux on voit bien leurs actes, mais non leurs motivations? Sont-ils pour autant dépourvus de besoins ou même de désirs? Déjà dans le cerveau d'un animal le psychique existe indubitablement. Il en va de même de l'homme, animal lui aussi,mais plus complexe, plus perfectible et malléable que l'animal. Epicure en concluait que l'esprit est un corps subtil, puisque de toutes manières dans l'immense nature il n 'y a que des corps formés d'atomes mobiles dans le vide. Aujourd'hui on parlerait de propriétés émergentes : partir du plus simple, atomes et vide, concevoir d'inommbrables mouvements sans terme, laisser faire le clinamen et le hasard dans l'éternité et vous obtiendrez des formes plus complexes, tantôt éphémères, tantôt plus durables, mais toujours mortelles. La conscience perceptive apparaît assez tôt dans le monde animal, pluis la conscience rationnelle chez l'homme. Alors, dans son esprit se forme une image du monde, assez floue au demeurant, mais qui peut s'éduquer et se perfectionner par l'expérience et l'enseignement. Ce qui nous voyons existe toujours en quelque manière, puisque nous en recevons l'impact optique ou sonore ou tactile ( toute perception est un contact qui se traduit en représentation mentale) mais cette vision des choses relève d'un grand nombre de variables, qui en modifient la perception : distance physique, effet des "bruits" de toute sorte, état physique ou mental du percevant, rôle du contexte, des éléments intermédiaires etc. La perception est toujours réelle, vraie en quelque sorte, mais d'une vérité changeante, conditionnée, mobile et transitoire. Epicure appelait "Idoles" c'est à dire : images" les éléments atomiques qui se dégagent de la surface des corps, qui voyagent en tout sens dans l'espace et viennent frapper nos sens. Le jet continu des idoles est à concervoir dans le cadre d'une géométrie dans l'espace, multidirectionnelle et dont la "vérité" dépend de la place que j'occupe, dans tous les sens du mot. Tour carrée à cent mêtres, tour ronde à un mêtre, surface rugueuse, brute au contact de la main. Relativité générale de la perception, et en même temps réalisme et matérialisme absolus : le réel ne ment jamais. "Idoles" pour Epicure, "simulacres" pour Lucrèce, ces éménations corporelles et sensibles nous renvoient toujours à un monde existant, bien réel, sur lequel nous pouvons compter pour retrouver le sens et le bon sens.
Mais alors les rêves? L'atomisme ne tolère aucune exception à son fondement principiel : les rêves sont des simulacres, donc des réalités matérielles qui flottent dans l'espace, et qui grâce à la confusion de mon esprit dormant, formeront d'invraisemblables mélanges, des monstres redoutables, des alliages de souvenirs et de perception actuelle ( je rêve de la scène pénible que j'ai vue et qui hante mon esprit) voir de scènes suscitées par le besoin ou le désir (Lucrèce parle du pubère, qui rêvant d'attouchements sexuels souille sa couche), des images sublimes tout aussi bien - comme la splendeur des dieux dont nous percevons la forme à des distances inconcevables puisqu'ils habitent loin dans l'espace immense - Aphrodite vue en rêve est bien Aphrodite. Mais alors, comment distinguerai-je la vérité du monstre tricéphale vu en rêve de celle d'Athéna ou de Zeus? C'est que mon esprit, par contact, condensation, comparaison, mélange et anxiété a formé l'image d'un monstre, dont l'origine est donc bien matérielle -traces mnésiques et mélange pourrait-on dire- alors que pour le dieu c'est la beauté et l'incorruptibilité qui font le climat affectif du simulacre. Il faut reconnaître une certaine déficience à la théorie, parce que la distinction entre la "vérité" du monstre et celle du dieu nous paraîtra controuvée, mais je crois qu'on oublie ici un terme important : on attribue souvent une conception purement sensualiste et passive à Epicure. L'esprit ne ferait qu'enregiistrer ce qui se présente. Nous serions passifs devant la vision du monstre comme devant celle du dieu, ce qui serait en effet fâcheux. Mais face à la diversité bien réelle et "vraie" des simulacres l'esprit a le pouvoir de choisir, de corriger, redresser en prenant compte de la relativité des situations. Je sais que la tour qui m'apparaît carrée à cent mètres m'apparaîtra ronde à un mètre, ou ovale, ou toute autre encore. Je ne suis pas prisonnier de la perception actuelle, j'utilise ma mémoire, je compare, je relativise; en un mot je juge.
Si nous appliquons ce principe à notre problème nous pouvons décider que les monstres sont des combinaisosn fantaisistes, bien que formées d'éléments séparés bien réels à l'origine, qu'il faut les éviter comme on évite les passions tristes et les désirs non nécessaires, alors que pour le dieu il n'en serait rien. C'est ce que Epicure déclare expressement. Mais peut-être s'agit-il là d'un piège, comme le poupçonnera NIetzsche. Qui m'interdira de choisir une troisième voie : ni les monstres, ni les dieux n'existent, mais existe en moi un pricipe de décision qui me permet une lecture toujours renouvelée du monde? GK
le DAÎMON
Nous ne savons comment traduire en français le mot grec "daïmon" en raison de la cnception chrétienne ultérieure qui a confisqué la notion en la diabolisant. Pour un Grec le daîmon n'a rien d'une puissance démoniaque ou diabolique. Elle n'est pas référee spécifiquement à la religion ni au salut de l'âme. L'approche en est essentiellement éthique. C'est ce que l'on voit clairement dans l'Apologie de Socrate, et dans d'autres dialogues socratiques de Platon, je pense nommément au "Phèdre" , où l'on voit Socrate se reprocher à lui-même d'avoir trahi son "démon", d'avoir au fond manqué à sa propre loi intérieure, pour se reprendre aussitôt et tenir de tous autres propos que des propos de circonstance ou de convention. Après s'être poublié un moment il revient à sa véritable destination de philosophe, se remémore l'engagement qui le lie à Apollon de dire toujors la vérité, et restaure son démon sur le trône de sa conscience. C'est de là qu'on a identifié un peu vite le démon à la conscience morale, ou même, pourquoi pas, au Surmoi de Freud : une instance interdictrice plus que directrice, une voix morale qui interdit certains agissements mais qui ne donne pas en tant que telle de presciption morale particulière. Une fois en prison le démon de Socrate lui interdit d'accepter la proposition d'évasion que lui font ses amis : il ne peut accepter de trahir des lois mêmes mal appliquées, au nom de l'amour de la cité, et pour sauver la loi elle même. Je ne vois guère qu'une situation où le démon parle directement à Socrate pour lui recommander positivement une action. C'est dans le "Phédon". Le démon lui dit " Socrate, fais de la musique"! Etrange injonction faite à un vieillard en prison, qui n'a plus qu'un mois à vivre! Mais la dimension symbolique de cette histoire me semble fabuleuse et me réconcilie partiellement avec un Socrate dont par ailleurs je n'apprécie pas beaucoup l'enseignement.
Il fallait rappeler ces faits, parce qui'ils nous donnent accès à la véritable nature du démon. On pourrait essayer de définir le démon comme une sorte de régulateur de la personnalité, en termes psychologiques, ou comme instance souveraine en termes éthiques. Souvent, chez lers Grecs, socratiques puis stoïciens, le démon a une connotation morale très marquée : ne pas commettre d'injusrice, ne pas mentir, ne pas tromper ses amis, ne pas manquer à la cité, "rien de trop". Encore une fois l'épicurisme se distingue des autres sagesses, et ce fut une raison supplémentaire de le condamner, comme firent Stoïciens et Chrétiens, au nom de la morale. Que dit Epicure? Qu'est ce qui gouverne la vie humaine, comme la vie en général? La recherche du plaisir, la fuite de la douleur. A cette loi il n'est pas vraiment d'exception : débauchés, criminels, traîtres et autres insensés la suivent tout aussi bien, mais se méprennent sur le sens. Ce sont plus des ignorants et des passionnés que des fautifs. On ne parle guère de culpabilité dans l'épicurisme, on y parle de plaisir naturel et nécessaire, de calcul des plaisirs et des peines, de connaissance naturaliste et de sérénité. Le démon épicurien est très doux, conseiller plus que censeur. Il recommande ce qui est bon pour notre santé (aponie) et bon pour notre psyché : le plaisir simple et naturel, la sagesse et l'amitié; bref des biens immortels dans la mortalité universelle des corps. Voyez Lucrèce:
"Devisant entre amis, couchés dans l'herbe douce
Goüter le miel dans la parole du Maître"
L'épicurien sera moral, non par moralité et amour de la moralité, mais parce que le démon naturel, s'il n'est vicié par l'éducation, la société marchande, la guerre et la haine, le conduira tout doucement à préférer la paix à la guerre, l'amitié à l'hostilité, la connaiisance à l'ignorance, le plaisir à la passion, le contentement à l'insatisfaction chronique, en un mot la liberté de l'équilibre à la vertu forcée, volontariste, crispée et finalement inapplicable et ostentatoire du Stoïcien. Lire là dessus une admirable petite fable de La Fontaine : "Un philosophe austère, et né dans la Scythie/ Se proposant de vivre une meilleure vie/ voyagea chez les grecs..." Là il rencontre d'abord un Stoïcien qui, taillant un arbre, coupe toutes les branches qui dépassent ert ne laisse qu'un trognon d'arbre à moitié mort. Insatisfait, il poursuit sa route et rencontre un épicurien qui ne se mêle pas de corriger la nature et se contente de supprimer les feuilles mortes et d'amanager le sol. L'arbre pousse, il est magnifique. On pense aussi à ces éducations castratrices et moralisantes qui défont la personnalité en prétendanr l'améliorer, face à des "accompagnements" libéraux , tolérants mais éclairants qui favorisent le déploiement de l'être. Et là dessus relire Montaigne, les coups de sangle que les autres reçoivent au collège d'où ils sortent déformés, déhanchés et dénaturés, alors que lui, dans la douceur et la mollesse, développe pleinement son intelligence et sa nature. Le vrai démon n'est pas celui de la morale, et bien entendu nullement celui de la religion, mais le génie propre de l'individu qui devrait commander et réguler ses instincts, non pour les casser, mais pour les faire servir à l'autarcie du sage et à la béatitude de l'amitié, "conformément à la loi de nature" GK
24 avril 2008
DE LA PAUVRETE
LA pauvreté n'est pas une vertu en honneur dans nos sociétés. Elle n'est d'ailleurs nullement considére comme telle, mais comme une malédiction. Cela vaut pour la misère matérielle et culturelle. Mais pauvreté n'est pas misère. Philosophes et poètes - et je ne dirai rien ici des moines pour d'autres raisons - ont souvent mis l'accent sur une sorte de dénuement nécessaire à l'existence de celui qui se voue à la pensée créatrice. Socrate, Bouddha, Dioçène le Chien, Antisthène, Héraclite, Démocrite raillent l'amour des biens matériels et l'attachement aux fausses valeurs de la vie mondaine. "Falsifier la monnaie" c'est à dire renverser l'ordre des valeurs en usage était le mot d'ordre de Diogène, qui se contentait, outre son amphore, d'une bure, d'un bâton et d'une besace. Le manteau d'Antisthène était troué et prenait le vent. Bouddha mendiait chaque jour aux portes des maisons. Quant à Epicure, s'il hérite de quelques mines, il achète un jardin aux portes d'Athènes pour y convier ses amis philosphes et vivre en autarcie. Spinoza renonce à son héritage pour gagner en liberté. Hölderlin, de par la rapacité de sa mère, vivotait à faire le précepteur dans les familles aisées, et se voyait réduit au rang de domestique. Parfois volontaire, parfois subie, cette pauvreté-là semble relever d'une autre logique que celle de la prospérité, de la sécurité et de la mondanité. Le penseur et le philosophe savent qu'il n'existe aucune sécurité en ce monde, que la mort est toute-puissante, et que la fortune est un faux rempart contre la solitude, la détresse et la misère intérieures.
Pauvre donc, sinon dans la vie quotidienne, toujours dans l'esprit. Ne pas s'attacher plus qu'il ne faut, ne pas dépendre de la tutelle étrangère, cultiver la liberté, et la liberté intérieure avant tout, cela demande quelques renoncements. Mais ils sont largement compensés par l'indépendance conquise, l'amour illimité de la beauté ou de la vérité. Cela ne signifie pas forcément abstinence, abstention et mépris du monde; Diogène acceptait volontiers quelques gâteries de ses amies prostituées, et considérait fort justement que c'est lui qui leur faisait honneur. De même le moine boudhhiste ne remercie jamais celui qui donne, lequel est gratifié par le don qu'il vient de faire. Autres temps, autres valeurs!
La pauverté est donc avant tout éthique. Non pas morale de renonçant, ni abstinence calculée de plaisirs en vue de la vie éternelle, ni vice masochiste, ni ostentation ( on pense à Jean Jacques jouant les dégueunillés dans les salons parisiens), ni contention ou rétention, mais libre expression de la puissance d'exister, choix rationnel, éthique de l'autarcie. L'austérité n'y est pas nécessaire. Il s'agit d'une capacité de ne pas être séduit, fasciné, obsédé par ce qui fait valeur et qui n'est pas utile, quand ce n'est pas nocif. Dans les allées du marché d'Athènes on entendait Socrate dire tout haut : "Que de choses dont je n'ai nul besoin"! Et que dire D'Epicure qui recommande de ne pas céder aux désirs non naturels et non nécessaaires, et même à certaines facilités sexuelles ou sociales pour ne pas se laisser prendre à ce qui plaît, qui est surtout fallaciaux, trompeur, sans parler de l'absurde des modes et des concupiscences diverses! Que dirait-il aujourd'hui de nos gadgets alambiqués! Cela dit, je ne pense pas qu'il faille vivre dans une grotte en Alaska pour retrouver sa liberté, ni dans un monastère. Allez-y si le coeur vous en dit! Mais il est encore plus difficile de se consacrer à l'essentiel : la vérité et la beauté - dans une civilisation marchande qui a détruit toute valeur autre que mercantile ou exhibitoire, où tout s'achète et tout se paie. Il faut rapeller les impossibles constitutifs de l'existence, fort simples au demeurant : on ne vit qu'une fois et qu'une vie à la fois, quoiqu'en prétendent nos bonimenteurs, la jouissance est limitée, et d'ailleurs impossible dans l'absolu, le plaisir est accessible mais demande une culture de l'esprit et du corps, on ne peut éviter de vieiillir (on a toujours l'âge de nos artères et non de l'émincé de cuisse!) et encore moins de mourir. Cela étant, la pauvreté n'est pas tristesse ni ascétisme, mais existence consciente sous l'aplomb de l'éternité.
DE LA DIVINITE
Je suis parfaitement et définitivement athée, totalement étranger à la sphère des religions monothéistes qui ont causé le plus grand mal possible à l'humanité. Pour autant je ne suis pas davantage panthéiste. Je ne puis concevoir un esprit qui gouvernerait un univers selon une finalité quelconque. Mais je suis sensible à la divinité, si par là on entend ce qui existe par soi, dans la perfection finie de son être. J'adorerais volontiers un arbre sacré, une fontaine rafraîchissante, et comme Oedipe à Colone, assis dans un bocage aux portes d'Athènes, je me lèverais aussitôt si l'on me déclarait que je profane sans le savoir un bocage réservé aux Muses. Ma divinité est un sentiment particulier de la perfection naturelle, alors même que ma raison m'explique qu'il ne s'agit là que dun agrégat périssable, éphémère d'atomes, et autres éléments électrochimiques, dont je ne conteste en rien l'existence, mais qui n'ont aucune signification pour mon être sensible. En moi cohabite paisiblement le philosophe averti des faux secrets de la composition matérielle, et le poète qui se rend à tous les raisonnements que l'on voudra, et qui persiste cependant à aimer, adorer la puissance sublime du chêne, la magificence d'un arc en ciel et la lente fluidité d'un nuage. A vrai dire la science de la nature ne m'importe en aucune manière. En moi persiste un aborigène décalé qui vit entre l'orage et le soleil, qui souffre de la laideur et se réjouit de la beauté, qui apprécie immensément le chant des oiseaux, et qui passe l'essentiel de sa journée à contempler les paysages bucoliques, fût-ce en pleine ville.
Il y avait quelque chose de cette disposition chez Goethe, que j'ai immensément aimé dans ma jeunesse, à qui j'avais consacré mon travail de maîtrise, chez qui le scientifique se heurtait au poète, tout en réussissant parfois à les dépasser tous les deux. Je pense que Goethe n'aurait pas aimé notre science physicomathématique. C'était peut-être un des derniers de nos humanistes formés au sens de la divinité de la nature, dans un monde qui basculait déjà dans le matérialisme productiviste.
Cette divinité dont je parle n' a rien de religieux. Elle est totalement concrète, sensible aux sens et à l'intelligence, présente au coeur et au ventre. Intelligible en un sens absolument particulier, en dehors des spéculations humaines. L'arbre est beau, non pas spécialement par sa forme, sa symbolique surchargée de mystique, sa signification: bien au contraire il est beau dans la mesure où il échappe totalement à toutes ces catégories. Ce n'est pas même le principe vital que j' honore dans un arbre. je suis relativement sceptique quant au principe vital et je n'ai pas le culte de le vie en tant que telle. Le miracle c'est plutôt qu'un arbre soit, et c'est sacrilège de le couper au printemps pour gouverner sa croissance selon nos idéaux esthétiques ou horticulaires. J'aimais les mirabelliers de mon grand-père et je n'aurais jamis soupçonné, enfant, que l'on puisse amputer leurs belles branches chargées de fruits roses et rouges! Principe de réalité dira-t-on; Il faut bien que la bête mange. C'est incontestable. Mais j'aime à penser aux Indiens d'Amérique qui se repentaient d'avoir été obligés de tuer le bison pour sa chair et son cuir. Voilà des gens qui savaient vivre.
Je ne connaîtrai pas, je l'espère, cette "civilisation" de mégapoles géantes qui se lève à l'horizon et qui va saccager le peu qu'il reste de forêts. Verront-ils, ces gens là, encore la beauté du ciel? Mon esprit va errant quelque part en Grèce, là où la canicule et les incendies n'ont pas encore tout ravagé. En moi le Grec d'avant Socrate contemple et médite : il voit partout des dieux et des déesses, même s'ils n'ont aucune forme humaine ou concevable. Epicure disait que nous pouvons voir les dieux en rêve. Ils n'ont rien de la religion populaire. Leur beauté inconcevable nous inspire une amour du Beau qui soit de nature à négliger et mépriser le chantier de démolition qui sévit sous nos yeux
DE l'ORIGINAIRE
Mon souci comme poète n'est pas spécialement de créer du Beau. Ni de l'original. Ce qui est vraiment important a été pressenti depuis longtemps par les grands esprits et thématisé bien des fois, il est vrai sous des formulations souvent très diverses voire opposées. Par exemple Parménide contemple la majesté de l'Etre dans son unité, son immutabilité, sa sphéricité. Héraclite est sensible plus que tout à l'écoulement du Grand Fleuve qui n'est jamais le même sans être vraiment différent de soi pour autant. Schopenhauer saisit à bras le corps la tâche impossible de décrire de Vouloir-Vivre dans son éternité, pour confesser enfin que ce n'est là qu'un mot, une approximation de l'indicible. Bergson chante la durée. Hölderlin cherche le divin dans la nature, puis dans l"histoire de l'esprit. Arrêtons-là les exemples. A l'original il faut opposer l'originaire. Tous ceux-là, et beaucoup d'autres sont des poètes de l'originaire. Pourtant ils ne sont pas religieux, ni mystiques au sens strict. C'est qu'ils ne cherchent pas l'originaire dans les cieux de la religion ou les tranports de l'extase. Ils regardent le monde, ils voient comme nous des arbres et des oiseaux, des montagnes et des villages. Ils voient la couleur du ciel et le sombre de la terre en hiver. Ils ne voient comme nous que diversité, multiplicité, changements et retours, glissements et fixités, fleuves et rivages. Et pourtant ils parlent de tout autre chose.
Cet autre chose n'est pas l'origine du monde, comme fait Hésiode, ce n'est un arrière-monde comme fait le catéchisme. Ce n'est ni un avant ni un après. La force extraordinaire du poète est de voir un ici et maintenant, une complexité vivante qui dans sa contrariété et multiplicité même ne fait qu'un : c'est par exemple un champ de fleurs, comme chez Van Gogh, c'est le chant du merle que contrecarre un contretemps de pie. C'est une maison abandonnée dans une prairie, sous un soleil vaguement rêvasseur au milieu de sa cohorte de nuages. C'est toujours quelque chose. Et ici le mot "chose" a une importance absolue, qui résume tout, qui ramène tout à soi. La chose n'est pas un objet. Un objet c'est toujours déjà du significatif, de l'utilitaire ou du signifiant. La chose ne siginfie pas, ne parle pas, ne désire pas, n'attend rien : elle est là, dans une sorte d'indifférence d'avant l'histoire, d'avant l'humanité et ses signes. " La rose n'est que rose, mais elle l'est absolument" pourrait-on dire pour varier la formule consacrée. Elle est pour soi si l'on veut, mais je crois que plus originiarement elle n'est jamais "pour", pas même pour elle-même. C'est en quoi elle est pour nous rigoureusement impensable. Toute pensée pose un ob-jet devant soi (Gegen-stand), donc instaure le sujet, à moins que ce soit l'inverse, peu importe ici. La chose est en dehors de la relation sujet-objet. Si je me mets intentionnellement à la regarder je la transforme en objet. Mais alors dira-t-on, quel est ce sujet qui n'est pas encore en face de l'objet, qui se tient dans un préalable à toute différenciation ? Justement ce n'est pas un sujet. Tout sujet pose un objet, même si ce n'est qu'un objet de pensée. Cette puissance présubjective qui voit des choses et rien que des choses est encore en quelque sorte chose elle-même, comme lorsque nous rêvassons en ondes alpha, comme font les petits enfants ou que nous nous laissons glisser comme barque sur la mer.