L'expression "passion triste" est de Spinoza. Par là il désigne les affects qui sont liés à une imperfection de mon être, à une diminution de puissance ou de liberté, comme la haine, la peur, l'anxiété, l'acédie et autres dégradations physiques ou mentales. Le sage cultive la joie, l'affirmation de la vie et non la rumination de la mort. Il veut augmenter la puissance créatrice des hommes par la juste connaissance, l'accès à la raison, et par là à une forme de liberté intérieure et extérieure, bien distincte du pseudo libre arbitre, mais conçue comme action guidée par la nature propre et clarifiée par la pensée. On ne saurait mieux dire. De ce point de vue Spinoza est assez proche de nos atomistes de l'antiquité, dont je cherche ici à renouveler la lecture en dégageant leur absolue modernité. Goethe, plus tardd ne dira pas autre chose en mettant l'accent sur le "Streben", le "s'efforcer" qui évoque irrésistiblment le "conatus" de Spinoza, ce désir de perfectionner son être dans une élévation vers la conscience et la liberté. Tristesse, haine, pitié déplacée, envie, jalousie, amour passionné, ambition dévorante, esprit de domination et de maîtrise sont des passions tristes, et en elles-mêmes, et dans dans leurs effets : destruction, rivalité, violence, compétition pour la gloire ou le profit, haine du rival, avarive, mesquinerie, la liste est quasi infinie. Goethe et Spinoza, après les atomistes, appartiennent à cette espèce d'hommes qui veulent sauver "la belle et bonne humanité" ( Goethe),ou, comme dit Epicure la faire accécder aux "biens immortels" qui en font des quasi dieux parmi les mortels.

Le problème, et l'obstacle général à ce noble programme de la sagesse tiennent en quelques mots. Boudhha évoque le désir, la haine et l'ignorance; peut-être serait-il plus juste de dire "méconnaissance "car il ne s'agit nullemnt d'un manque d'instruction, mais d'une mauvaise orientation de la conscience, attirée par la facilité , la jouissance immédiate, la puissance et la gloire. La méditation, guidée par un bon maître, devrait nous guérir de ces maux constitutionnels et nous faire accéder à une forme de détachement mental qu'il appelle "nirvâna". Socrate enseignait que nul n'est méchant volontairement et qu'il y a erreur de jugement : on confond le mal avec le bien. Donc redressons le jugement. Lucrèce nous invite à un examen inlassable, "jour et nuit" des vérités fondamentales de la nature pour nous guérir de nos maux. Méconnaissance, ignorance, erreur de jugement, raison dévoyée, c'est toujours la même cause fondamentale qui est désignée, avec le peu de succès que l'on sait.

On trouve dans le poème de Lucrèce une notation assez discordante par rapport à la tradition atomistique : il dit "que le vase est fêlé", désignant bien sûr le mental de l'homme ordinaire. Dans notre langue "fêlé" veut dire fissuré, prêt à se déchirer, mais en argotique le fêlé est un fou qui s'ignore comme tel. Je trouve cette indication à la fois précieuse sur les limites de la sagesse, et sur la conscience, peut-être inavouée, que le programme de sagesse est inapplicable. Antisthène tonnait dans les rues d'Athènes : "Ou la sagesse, ou une corde pour se pendre". Heureusement que nul ne suivait son conseil ! Le vase fêlé évoque une constitution bancale du moi, une mésaventure de conception, une erreur congénitale, un ratage de nature. Là dessus les Grecs sont assez discrets. Leur vision de la nature est plutôt optimiste encore qu'ils admissent volontiers que la nature pût être dévastatrice. Epicure indique lui aussi que la nature n'est pas toujours favorable à l'homme, mais il n'y est jamais question de vase fêlé. Dans cette expression qui rapelle les Danaïdes, Lucrèce donne sans doute une confession personnellle sur le vide intrinsèque de ce qu'on appelle aujourd'hui un sujet. Prémonition géniale : le moi est non substantiel, simple agrégat d'atomes plus ou moins bien rattachés et raccordés: il y a d'heureuses natures et des natures ratées, et des monstres. Dans ce domaine la nature est souveraine, avant que la médecine moderne ne parvienne à raccommoder quelques plaies et sauver des vies. Mais dans le domaine psychique le constat reste hélas assez pessimiste : il y a des pervers, des sadiques, des  paranoiaques, des schizophrènes, des autistes- et des artistes! La norme n'est que convention et chacun est une exception à une règle qui n'existe pas. Nous nous référons aux moyennes et les tenons pour normales. Mais la pleine santé psychique est une exception à l'universelle fêlure. Aussi le sage est-il une figure de l'improbable, pour ne pas dire de l'impossible.