Philo - poiétique : Le Blog de Guy Karl

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

24 avril 2008

DE LA PAUVRETE

LA pauvreté n'est pas une vertu en honneur dans nos sociétés. Elle n'est d'ailleurs nullement considére comme telle, mais comme une malédiction. Cela vaut pour la misère matérielle et culturelle. Mais pauvreté n'est pas misère. Philosophes et poètes - et je ne dirai rien ici des moines pour d'autres raisons - ont souvent mis l'accent sur une sorte de dénuement nécessaire à l'existence de celui qui se voue à la pensée créatrice. Socrate, Bouddha, Dioçène le Chien, Antisthène, Héraclite, Démocrite raillent l'amour des biens matériels et l'attachement aux fausses valeurs de la vie mondaine. "Falsifier la monnaie" c'est à dire renverser l'ordre des valeurs en usage était le mot d'ordre de Diogène, qui se contentait, outre son amphore, d'une bure, d'un bâton et d'une besace. Le manteau d'Antisthène était troué et prenait le vent. Bouddha mendiait chaque jour aux portes des maisons. Quant à Epicure, s'il hérite de quelques mines, il achète un jardin aux portes d'Athènes pour y convier ses amis philosphes et vivre en autarcie. Spinoza renonce à son héritage pour gagner en liberté. Hölderlin, de par la rapacité de sa mère, vivotait à faire le précepteur dans les familles aisées, et se voyait réduit au rang de domestique. Parfois volontaire, parfois subie, cette pauvreté-là semble relever d'une autre logique que celle de la prospérité, de la sécurité et de la mondanité. Le penseur et le philosophe savent qu'il n'existe aucune sécurité en ce monde, que la mort est toute-puissante, et que la fortune est un faux rempart contre la solitude, la détresse et la misère intérieures.

Pauvre donc, sinon dans la vie quotidienne, toujours dans l'esprit. Ne pas s'attacher plus qu'il ne faut, ne pas dépendre de la tutelle étrangère, cultiver la liberté, et la liberté intérieure avant tout, cela demande quelques renoncements. Mais ils sont largement compensés par l'indépendance conquise, l'amour illimité de la beauté ou de la vérité. Cela ne signifie pas forcément abstinence, abstention et mépris du monde; Diogène acceptait volontiers quelques gâteries de ses amies prostituées, et considérait fort justement que c'est lui qui leur faisait honneur. De même le moine boudhhiste ne remercie jamais celui qui donne, lequel est gratifié par le don qu'il vient de faire. Autres temps, autres valeurs!

La pauverté est donc avant tout éthique. Non pas morale de renonçant, ni abstinence calculée de plaisirs en vue de la vie éternelle, ni vice masochiste, ni ostentation ( on pense à Jean Jacques jouant les dégueunillés dans les salons parisiens), ni contention ou rétention, mais libre expression de la puissance d'exister, choix rationnel, éthique de l'autarcie. L'austérité n'y est pas nécessaire. Il s'agit d'une capacité de ne pas être séduit, fasciné, obsédé par ce qui fait valeur et qui n'est pas utile, quand ce n'est pas nocif. Dans les allées du marché d'Athènes on entendait Socrate dire tout haut : "Que de choses dont je n'ai nul besoin"! Et que dire D'Epicure qui recommande de ne pas céder aux désirs non naturels et non nécessaaires, et même à certaines facilités sexuelles ou sociales pour ne pas se laisser prendre à ce qui plaît, qui est surtout fallaciaux, trompeur, sans parler de l'absurde des modes et des concupiscences diverses! Que dirait-il aujourd'hui de nos gadgets alambiqués! Cela dit, je ne pense pas qu'il faille vivre dans une grotte en Alaska pour retrouver sa liberté, ni dans un monastère. Allez-y si le coeur vous en dit! Mais il est encore plus difficile de se consacrer à l'essentiel : la vérité et la beauté - dans une civilisation marchande qui a détruit toute valeur autre que mercantile ou exhibitoire, où tout s'achète et tout se paie. Il faut rapeller les impossibles constitutifs de l'existence, fort simples au demeurant : on ne vit qu'une fois et qu'une vie à la fois, quoiqu'en prétendent nos bonimenteurs, la jouissance est limitée, et d'ailleurs impossible dans l'absolu, le plaisir est accessible mais demande une culture de l'esprit et du corps, on ne peut éviter de vieiillir (on a toujours l'âge de nos artères et non de l'émincé de cuisse!) et encore moins de mourir. Cela étant, la pauvreté n'est pas tristesse ni ascétisme, mais existence consciente sous l'aplomb de l'éternité.

Posté par guy_karl à 21:49 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

je partage profondément vos opinions, et m'emploie à suivre ces chemins de traverses qu'ont ouvert nos philosophes et nos poètes ; quelle beauté authentique pourrait survenir sans une lutte de tous les instants, contre soi-même et au-delà contre toutes mortifications, stérilités ; exister c'est bien là l'enjeu véritable, créer pour l'humain c'est réaliser sa nature la plus haute, atteindre ce quelquechose qui fait de lui à tout jamais une oeuvre d'art, sa vie s'en trouve "justifiée".

Posté par nicolas vasse, 24 avril 2008 à 22:12

(quelque chose) :)

Posté par nicolas vasse, 24 avril 2008 à 22:19

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=293504&pid=8945418

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :