A son retour de la campagne d'Asie, où il avait suivi Anaxarque le sophiste et Alexandre le grand roi du monde, Pyrrhon fut reçu comme un héros par sa bonne ville d' Elis et porté en triomphe par les rues comme un héros. Survivre à la guerr, en ces temps de troubles incessants, était un exploit en soi. Ajoutez-y la renommée du philosophe, imperturbable disait-on jusque dans les affres de la torture, et vous comprendrez pourquoi les citoyens d'Elis décidèrent d'offrir la charge de Grand Prêtre à un Pyrrhon par ailleurs plutôt indifférent en matière religieuse, mais dont la gloire s'étendait aux limites du pays grec. On racontait que l'homme était plutôt taciturne, indifférent aux honneurs comme aux blâmes, très indépendant, et qu'il ne répugnait pas à faire lui-même son ménage et à élever ses cochons pour les vendre au marché. Parfois il disparaissait de longues semaines durant sans que nul ne sût où il allait, puis il réapparaissait et reprenait sa tâche comme si de rien n'était. Le bruit courait qu'il voulait ouvrir une école de philosophie àl'image des Anciens, mais que, ne trouvant nulle oreille à son goüt, il se résignait à faire des leçons de non-philosophie à ses gorêts. D'aucuns ajoutaient finement que de la sorte il évitait la contradiction et régnait en souverain sur son auditoire.

Voilà donc Pyrrhon promu grand Prêtre d'Hadès. Elis était la seule ville de Grèce à posséder et entretenir un culte en l'honneur du sinistre dieu des morts. Gageons que Pyrrhon fut stimulé et honoré par une promotion aussi étrange qui lui imposait le rôle de thérapeute, c'est à dire de soigant de la divinité, responsable de l'entretien du temple et de ses modestes dépendances. La ville n'était pas très riche mais elle jouissait du double privilège d'avoir l'exclusivité du culte d'Hadès et de subvenir à l'entretien d'Olympie, la ville des jeux située à petite distance. C'est par provocation philosophique, je suppose, que Pyrrhon céda à la pression communale.

Je vois Pyrrhon assis des heures durant aux portes du temple, entre le monde des mortels et celui des morts. Au fond du temple s'ouvrait une sombre caverne où nul n'avait droit d'accès sinon le Grand Prêtre en personne. Nul ne savait où menait cette sinistre embrasure, nul ne se vantait d'y avoir pénétré et d'en être revenu vivant. Pyrrhon ne tenta jamais l'expédition. Il se contentait de veiller aux portes, d'écouter les clameurs qui montaient parfois des profondeurs, et pour le reste passait ses journées en méditation. Puis, au bout d'un certain temps, il rentrait dans sa ferme et reprenait l'entretien et l'éducation philosophique de ses chers gorêts, avant de revenir encore pour quelques semaines dans le temple.

Je m'interroge. A quoi pensait-il des longs jours durant, assis aux portes des Enfers? A la gauche de l'entrée on avait érigé une statue en l'honneur de Perséphone, la terrifiante déesse de la mort. Hadès n'était, quant à lui, représenté nulle part, en aucune manière. Pyrrhon contemplait-il la face macabre, les noirs cheveux de la Déesse? Cherchait-il à se figurer Hadès, l'infigurable? On sait bien que la mort n' a pas de visage. Pyrrhon avait vu la mort des milliers de fois dans la campagne d'Asie : des Grecs, des Macédoniens, des Perses, des Thraces, des Indiens, tête tranchée, mains arrachées, empalés, brûlés aux fers, déchiquetés, percés de flèches, ou agonisant au bord des rivières de sang. La mort a mille visages, et n'en a aucun. Car ce n'est pas Hadès que l'on rencontre, c'est un fantassin armé de pied en cap, c'est une lance acérée, c'est un coup d'épée, c'est un naufrage, un incendie ou un saccage. Pyrrhon a vu tout cela, et pire encore. Pourtant il est resté, aux dires de tous, implacablement serein au milieu des pires épreuves. On disait qu'il avait atteint la pleine souveraineté d'âme du philosophe. Mais lui s'en moquait bien, et disait simplement que tant que la mort ne nous broyait pas elle ne nous concernait en rien. Qu'il était inutile d'y penser. Qu' on ne pouvait en aucune manière s'y préparer. Qu'il fallait vivre comme si elle n'existait pas et qu'au total, d'une certaine manière, rien n'existe vraiment. Que la vie est une forme particulière du songe. Que les hommes étaient comme des feuilles arrachées par le vent. Et que nul n' a jamais domestiqué le vent.

D'autres ajoutaient que Pyrrhon avait perdu l'esprit au contact de ces sages hindous vêtus d'espace et de vent, et que d'ailleurs on le rencontrait parfois en rase campagne, nu comme un gorêt, à courir en tous sens, poussant des hurlements, puis à s'asseoir des heures durant à révasser, les yeux dans les nuages. En somme on avait bien fait de le nommer Grand Prêtre d'Hadès! N'était-il pas déjà, en quelque sorte descendu dans le royaume des morts?

C'est quoi l'enfer? C'est notre incapacité à vivre. GK