17 septembre 2007
LA BEAUTE ET LE REEL
LA BEAUTE ET LE REEL pour notre ami Charp, en toute affection
La beauté, dans la pensée classique, est l’idéal de l’artiste. Nombre de poètes en témoignent dans la tradition. Chez Platon le Beau est une des trois grandes Idées qui devraient orienter la pratique et la connaissance : le Beau, le Bien, le Vrai, qu’il a par ailleurs tendance à identifier dans l’idée suprême du Bien, qui semble rassembler le tout, au point d’en faire comme une essence du dieu. Dans le Banquet Platon nous convie à une sorte d’élévation contemplative : attiré d’abord par la beauté d’un beau corps, le disciple découvre bientôt la beauté des corps, puis la beauté des lois ou des institutions, la beauté des œuvres et, en découvrant la beauté des âmes, il s’élève enfin à la contemplation du Beau en soi, éternel et purement intelligible, par delà toutes les formes apparentes et périssables. C’est là une méditation métaphysique dont le poids est considérable : Ronsard, Pétrarque, Dante, Du Bellay, et plus tard encore, chez Baudelaire, on trouvera un écho de ces considérations. Pour l’occidental platonisé le Beau est un Idéal de la pensée et de l’action : rechercher, cultiver, atteindre enfin le Beau, c’est le rêve du sculpteur, du poète, et du penseur. Peut –être peut-on considérer Léonard de Vinci comme le représentant le plus éminent de cette tendance très générale.
L’idéal, c’est ce qui oriente l’action, comme fin dernière. Mais c’est aussi ce qui désespère, en raison de son caractère quasi inaccessible. Cela les poètes et les artistes le répètent inlassablement : mélancolie de l’art, et de l’artiste, qui pâlit devant la feuille blanche, qui s’épuise en vain à atteindre une perfection éternellement fuyante. Léonard met une trentaine d’années à réaliser la Cène, et, jamais satisfait, reprend inlassablement l’ouvrage, qui reste finalement inachevé. L’idéal n’est pas de ce monde, l’artiste déconfit hésite entre l’abandon définitif et le suicide, réel ou symbolique. Et pourtant une passion secrète le tire à nouveau vers le tableau, le poème en gestation, qu’il retravaille encore et encore, jusqu’au vertige. Valéry dira qu’il n’existe pas de poème achevé, mais seulement des états de poèmes, toujours révisables et perfectibles. L’horizon s’éloigne à mesure qu’on croit avancer…L’idéal c’est cela : admiration éperdue, passion dévorante et insatisfaite, ratage et réussite partielle, espoir et désespoir, abandon et reprise, et au total un mélange assez explosif de frénésie et de déception : mélancolie de l’art.
Le vulgaire, qui ne voit que les oeuvres achevées, se demandera s’il rêve. Certes c’est beau, mais cela valait-il tant de nuits sans sommeil, de désirs contrariés, d’espoirs déçus, tant de peine et de lamentations ? N’est ce pas épuiser et perdre sa vie que de la ronger dans le souci d’une Divinité inaccessible ? Décidément les artistes, c’est bien connu, sont des fous !
Il est assez remarquable que cet idéal de la Beauté classique va reculer singulièrement au vingtième siècle pour apparaître quasi caduc de nos jours : on voudra surprendre, choquer, éveiller, contraindre le bourgeois à la prise de conscience. On multipliera les provocations et les exhibitions, on se vantera de créer du laid, de l’abject, du hideux, de l’horrible, du scatologique, on étalera complaisamment organes sanguinolents et matériaux répulsifs, dans une sorte de frénésie destructrice ou perverse. L’artiste se voudra satanique, sadique, exhibitionniste, bref, pervers polymorphe. La beauté a trop déçu, d’ailleurs elle n’est plus de ce monde, nous sommes dans la laideur des banlieues tristes, des mégalopoles enfiévrées, dans l’éphémère, le putride, l’abjection de la misère et de l’étalage indécent, pour le dire d’un mot que j’emprunte à Sloterdijk : le monstrueux.
L’art classique, dans son souci d’équilibre, d’élégance, de clarté, de lumière, en un mot, dans son culte du Beau, nous apparaît comme dépassé, vestige admirable et obsolète d’un monde perdu. Cette nostalgie inconsolable nous la trouvons admirablement exprimée dans l’œuvre de Hölderlin : « Hypérion, l’ermite en Grèce » et bien sûr dans les grandes Elégies et les Hymnes. Et c’est aussi là que s’exprime le renoncement définitif à l’idéal antique : les dieux nous ont abandonnés, Héraklès et Dionysos sont morts, et même le Christ, tous les héros de la civilisation sont morts, il ne reste plus qu’à nous détourner dans une infidèle fidélité pour créer un art « vespéral », dans l’attente d’une nouvelle aurore.
Tout cela, au-delà de l’historique, doit nous interroger en profondeur. Pourquoi la chute de la Beauté si ce n’est en raison de sa charge d’illusion ? De sa dimension de semblant, de fausseté, de mensonge, d’imaginaire, de fantasme ? L’artiste n’est-il pas celui qui veut rivaliser avec la nature (Aristote) et pourquoi pas avec Dieu (Freud) ? L’artiste n’est-il pas une réplique un peu saugrenue du Démiurge qui conçoit la terre et le ciel ? Cette fameuse mélancolie de l’artiste ne dissimule-t-elle pas une secrète mégalomanie, une espèce de paranoïa théophanique ? Voyez Dali ! Et il n’est pas le seul !
Plus sérieusement : la Beauté est de l’ordre de la représentation : c’est une image, une idole si l’on veut, une icône. Une forme en tous les cas, qui plaît, qui séduit, qui attire, qui fascine, qui satisfait notre narcissisme et conforte nos investissements d’objets. Une secrète alliance se forme entre l’artiste, créateur des formes belles, et le contemplateur qui se retrouve spéculairement dans l’image, et y trouve un surcroît de satisfaction : plaisir désintéressé ? A voir ! La démarche décrite ici a ses limites, mais aussi sa vérité : le plaisir du Beau est d’abord un plaisir ! Plaisir de l’apparence, de l’illusion consciemment désirée et entretenue, plaisir d’un temps et d’un espace hors-temps et hors-espace (socialement productif), plaisir de l’évasion hors des murailles du monde, accès fictif à l’absolu, à la splendeur des lumières célestes, voir à l’éternité !
Inversons la question : qu’est ce que cette « belle forme » dissimule ? Car on montre quelque chose pour cacher autre chose, par un habile détournement du regard. Art-illusionniste ! On peut dire, et c’est souvent dit, le beau cache le laid. Beauté des jardins royaux, laideur incommensurable des latrines publiques. On montre de belles formes, on élude tout le misérable de la vie et de la réalité : le beau : un cache-misère. Bien. Allons plus loin, pour sortir de l’opposition facile du Beau et du laid, car on peut toujours inverser les contraires. Mais y a-t-il autre chose ? Qui soit au-delà de l’opposition commode du beau et du laid ? Pour répondre il faut une condition absolue : sortir de l’univers de la représentation (images, fantasmes, concepts, symboles, figures, formes, langage, convention) – et alors qu’avons-nous ? Le REEL.
« Nous avons l’art pour ne pas périr de la vérité » écrit judicieusement Nietzsche. L’art nous dissimule habilement le réel, et quand il y fait signe- cela arrive – c’est toujours dans les voiles d’Aphrodite, d’Apollon, dans les mirages des rêves, le dédale confus et suggestif de l’imaginaire, - jamais directement ! Lorsque, avec Nietzsche, on estime que la vérité est « femme », c’est toujours d’une femme pudique, discrètement toilettée que l’on parle ! Qui voudrait regarder de face la méduse – au risque de périr ? (Devant la révolte probable de quelques unes de mes lectrices je précise tout de suite qu’il ne s’agit ici en rien des femmes réelles, mais du féminin en chacun de nous, ou si l’on préfère, de ce qui ouvre, à travers la forme, un trou par où souffle le réel).
Le réel, ce quelque chose dont je ne peux rien dire, puisque tout ce que dis est inscrit dans la langue, codifié, symbolisé, imaginarisé, donc « dé-réalisé » ! En d’autres termes : il n’ a de réel qu’en dehors de la représentation. Et dans le vaste champ de la représentation la Beauté est la plus agréable, la plus plaisante, la plus flatteuse, sauf lorsqu’elle confine étrangement aux sphères indicibles de ce qui est entrevu, sans être montré – ce qui génère souvent une angoisse du « familièrement étrange ». je pense à certains poèmes de Baudelaire, de Nerval ou de Verlaine, parmi bien d’autres. Que dissimule donc « ce plaisir entrevu d’un bijou noir et rose » ?
Pour nous ici, il est difficile d’aller plus loin sans nous répéter. Dans le domaine de l’art je mentionnerai simplement certaines potentialités entrevues du réel : le sublime, le sexe, la mort, ou la décomposition (La Charogne de Baudelaire), la dissolution des formes(Bacon), l’effraction, la violence, l’horreur, l’abjection. Tout cela n’est évidemment pas identique : ce sont des termes provisoires qui nous permettent de situer des types de rencontres avec le réel, des franges de la représentation qui vacillent au bord de l’abîme. D’où une typologie possible, bien qu’assez dérisoire : l’approche artistique, mystique, psychotique, métaphilosophique, érotique, hallucinatoire, toxicomaniaque. Certaines écoles ont essayé tout cela, dans une débauche de moyens tantôt graves et tantôt farfelus : sectes gnostiques, symbolistes, surréalistes, qui voulaient explorer la folie en tâchant de ne pas y sombrer !
Le réel ,c’est notre frontière intérieure à tous. Nous y sommes tous exposés, car tous nous « savons » que cela est, que cela nous tenaille et nous travaille, même à ériger une muraille de chine entre le moi et ses secrètes fondations de terreur, de jubilation, d’extase et de jouissance !
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