LIVRE DEUX

 

                                 CHAPITRE QUATRE

 

 

 

                     DE LA VIOLENCE FONDAMENTALE

 

                                                           I

 

 

C’est un lieu traditionnel de la pensée antique, particulièrement mis en valeur dans le Banquet de Platon : l’homme désire l’immortalité et pour la réaliser, lui qui est fondamentalement mortel, il ne dispose que de deux moyens : l’engendrement et la transmission symbolique, notamment par l’immortalité de la gloire. « Aut liberi, aut libri », ou des enfants, ou des livres. On sait que Montaigne souffrait de n’avoir pas de fils pour transmettre son nom. Il se console comme il peut par la gloire littéraire, dans ces Essais qui sont l’immortel portrait de sa vie et de sa pensée. J’ai des fils, et j’en suis fier, qui transmettront peut être le nom, ou peut être pas. J’avoue que je n’en fais pas une fixation. La transmission nous échappe à nous même, et suit d’obscurs chemins sur lesquels nous ne pouvons rien. Finitude de l’ « être », mortalité du nom,  aléas imprévisibles de la succession.

 

Mais rien n’y fait. Je suis travaillé d’un désir morbide d’immortalité dont je rougis moi-même tant il me semble puéril. Non content de transmettre la vie et ce modeste héritage symbolique que j’ai légués à mes fils, je voudrais encore jouir pour mon propre compte d’une manière d’immortalité posthume, celle que revendiquent les auteurs importants, dont la gloire ne s’éteint jamais. C’est ridicule, je le sais, je le confesse, et ne puis pourtant en faire le deuil. C’est une sorte de nécessité impérieuse et fatale qui ne me lâche pas, et qui enténèbre mon existence. Je ne serais content que de cet exploit-là, quasi impossible, et largement au dessus de mes forces, qui me contraint à un travail de conception, de création et de réalisation digne des travaux d’Hercule. Mais qui donc m’a demandé d’exécuter une œuvre d’une telle importance ?

 

Certes pas ma famille d’origine qui ignorait tout de la littérature et de la gloire, modeste famille d’ouvriers ou d’artisans. Quant à mon père, menuisier de son état, il n’a pas eu le temps de me conditionner en aucune manière. Reste ma mère. Mais elle était du même milieu, quoique travaillée d’un vif désir de le quitter et de s’élever dans la hiérarchie sociale par le pouvoir nouvellement accessible de l’instruction. Sortir de l’ornière, fuir la médiocrité, grimper quelques échelons, soit, mais quel rapport avec l’immortalité ?

 

L’immortalité est le statut paradoxal de mon père mort. De fait il n’a jamais été ni mort ni vivant. Pour mourir eût-il fallu qu’il vive d’abord. Je ne l’ai jamais connu vivant. Un non-vivant peut-il mourir ? Et pourtant il existe en quelque manière puisque je suis là comme son fils et son héritier. Mais cette existence est en quelque sorte abstraite, toute nominale et symbolique, sans contenu ni contour, pur signifiant dépourvu de signifié, ou presque. Statut du mort-vivant, du fantôme errant à la recherche de sa tombe, et pour lequel le travail de deuil serait indéfiniment reporté, comme pour ces disparus qui attendent à jamais d’être paisiblement et définitivement enterrés. Statut de l’intermédiaire, pour lequel les Grecs avaient développé une riche collection de figures fabuleuses. Le héros, le demi-dieu, le démon, le Titan, et pour un peu les dieux eux-mêmes, qui sont déclarés immortels certes, mais jamais éternels. Le seul éternel est l’univers lui-même. Mon père mort appartient très évidemment à cette catégorie des êtres immortels qui hantent l’imaginaire des Grecs.

 

Achille choisissant la vie brève mais immortelle du héros contre la vie longue, heureuse mais obscure du paysan déterminera plus tard le choix d’Alexandre. Peut être suis-je un adulte rassis qui se reproche d’avoir survécu au gamin héroïque qui aurait dû périr à son heure :

 

« Que vouliez-vous qu’il fît ?  - Qu’il mourût ! »

 

Comment, en effet, imaginer un héros qui survivrait à la lâcheté de n’avoir su mourir à temps ? Dans la prime adolescence il n’y a que des héros et des lâches. Comme dit le fabuliste, cet âge est sans pitié.

 

Je comprends mieux aujourd’hui mon affinité mentale avec Epicure et mon indéfectible fidélité. Epicure ne nie pas les dieux, il se contente de les éloigner. Politique contra-phobique exceptionnellement efficace. Les dieux semblent nous abandonner et ouvrir toutes grandes les vannes de l’angoisse métaphysique. Mais de par leur existence, disons minimale, ils interposent un écran protecteur entre nous et le vaste univers indifférent. Ultimes constructions du sens, ils repoussent de leurs fortes images les ténèbres de la tentation religieuse, l’obscurantisme et la superstition. Trop près, les dieux nous écraseraient de leur masse, nous étoufferaient de leurs exigences comme des mères abusives ou des pères indignes. Epicure décrit la juste distance entre les dieux et les hommes. De la sorte il repousse deux formes d’angoisse majeure : l’angoisse de la perte définitive, et celle de l’écrasement. La philosophie est une tactique de la non-rencontre : nous ne rencontrons ni les dieux, qui sont loin, bienheureux, oisifs, impérissables, ni la mort, puisqu’en mourant nous sommes absolument et définitivement dissous dans l’inconscience et l’insensibilité. Ainsi la crainte se voit-elle jugulée, le moi réassuré, les frontières réappropriées. Dans la sérénité narcissique de son monde le sage se réfère aux dieux qu’il considère comme ses idéaux, et à ses amis philosophes, égaux et justes en amitié, qu’il soutient et qui le soutiennent. Le sage, qui est mortel, qui le sait et l’assume, s’entoure de biens immortels, la sagesse et l’amitié, à défaut de posséder la vraie immortalité, celle des dieux. Quant à l’éternité, il n’y pense guère, laissant à l’univers le soin de prendre soin de l’univers.

 

Dans l’épicurisme nous trouvons un imaginaire normatif. Je veux dire que cet imaginaire-là fournit des modèles éthiques : le dieu, le sage, l’ami philosophe. Des contre-modèles : l’insensé, l’ambitieux, le passionné, le jaloux, le vorace, l’insatisfait. Mais aussi une topologie : l’enfer, c’est le lieu de la crainte et de l’espoir, de la passion et des opinions creuses. L’univers est le lieu des hasards imprévisibles, de l’indifférence maximale, de l’éternité des principes et de la durée. Le monde, c’est le lieu des hommes, de la matière et de la pensée, des corps et du vide, des passions et de l’intelligence. Et le jardin, enfin, est ce lieu mythique de la vie heureuse, à l’image de l’incorruptibilité et de l’immortalité des dieux. L’ homme est ce vivant pensant appelé à la vie heureuse à l’image des dieux, mais sans l’assistance des dieux.

 

On comprendra que cette pensée, admirable et lumineuse, ait séduit Lucrèce, l’anxieux poète de l’Illimité, et lui ait donné quelques repères de raison face à l’indétermination éprouvante du réel. Et comment pourrais-je, moi, me passer de ces figures architectoniques par lesquelles s’organise le minimum pensable de l’univers ?

 

Au delà, c’est le Chaos. Ou pour parler comme Démocrite, l’inconnaissable tourbillon universel.

 

 

II

 

 

Je suis proprement effaré par la violence extrême de mes rêves nocturnes et de mes fantasmes diurnes. Un persécuteur, une victime, ou des victimes. Jamais de sauveur, hormis le réveil qui met fin au cauchemar. Une ambiance protohistorique de barbarie, de tortures, d’inquisition, d’enfermement, de cachot, d’oubliettes, de pinces et de tenailles. Des scènes de dépeçage, d’émasculation, d’équarrissage, de roue et de supplices, de strangulation et de noyade, de bûcher et de lapidation. Tout y passe, c’est effarant, cela défie l’entendement. Comment un tel imaginaire sanglant peut-il habiter les basses fosses de l’âme, et chez un humain relativement civilisé, réputé pour sa douceur et son humanité ?

 

Et dans le même temps je suis assailli de fantasmes macabres, faussement sexuels, de nature orale ou sadique-anale, résolument prégénitaux, archaïques et inavouables. Plus d’objet d’amour, plus de libido sexuelle, mais une espèce de sauvagerie primitive ignorante de toute moralité, de toute bienséance. Retour à la case départ. Régression aux premières constructions projectives et défensives d’un Moi infantile, immature et déstructuré. Est-ce encore un moi au sens classique du terme, supposé apte à gérer les conflits entre les pulsions et la moralité, les désirs et la réalité ? J’en doute fort, tant ces images renvoient à je ne sais quelle préhistoire oubliée, conservée telle quelle, reléguée mais soudain envahissante, comme si les digues avaient cédé et que toute la fange des instincts se répandait dans la plaine. C’est certainement cela, ce débordement instinctuel, cette marée toute puissante des motions archaïques, que j’ai voulu contenir pendant tant d’années, que j’ai réprimés tant et plus, qui aujourd’hui se déverse sans retenue dans un conscient impuissant et affolé. C’est de cela que je voulais obstinément me garantir au prix de constructions réactionnelles coûteuses et finalement inefficaces.

 

Tout ce matériau psychique n’a rien d’œdipien ni de génital. La génitalité, de fait, a totalement disparu, et dans le comportement et dans les fantasmes. Je ne retrouve rien en moi de l’homme viril et désirant que j’ai pu être, et qui paraissait normal, ou à peu près. Toute cette sphère de l’existence et de la mentalisation s’est dissoute comme un mirage. Ai-je jamais été un mari et un père ? Sans doute, mais il n’en reste que des bribes de souvenirs. Mon univers mental bascule irrévocablement vers les années d’avant, ouvrant larges les brèches d’une enfance oubliée, conservée telle quelle dans les profondeurs du préconscient, et que n’accompagnent étrangement aucun affect particulier, nulle colère, nulle jouissance et nulle satisfaction. On dirait des images pétrifiées qui remontent inchangées, anesthésiées, à la surface, et que je contemple sans rien n’y comprendre, sans rien éprouver.

 

J’ai retrouvé récemment un souvenir de séduction sexuelle commise à mon égard dans la petite enfance. Lors de la remontée de cette scène dans le conscient je n’ai rigoureusement rien éprouvé, si ce n’est un étonnement tout intellectuel devant la fidélité des images, mais rien d’émotionnel, ni dégoût, ni plaisir, pas la moindre excitation à rebours, exactement rien, comme s’il ne s’agissait pas de moi. Froideur, isolation, insensibilité, apathie : je ne veux pas que cela me concerne. Je ne veux éprouver aucun affect qui risquerait de redéclencher cette épouvantable angoisse – du moins c’est cela que je redoute - angoisse de déstructuration, de morcellement, ou de « mort-seulement » ?  Toutes les images sont là, images de terreur et de meurtre, comme géléifiées, statufiées, fossilisées dans un espace vide et nu, soustrait à toute action de la chaleur et de la vie. Comme les yeux fixes des loups dans le célèbre rêve rapporté par Freud, ces images me hantent à la manière des fantômes, hiératiques, figées, mortelles comme le regard de la Méduse.

 

Et tous ces corps déchirés, dépouillés, déchiquetés, émasculés, découpés à la hache, ces pitoyables lambeaux sanguinolents, que représentent-ils, si ce n’est le fatal émiettement de l’objet, son éparpillement tragique, sa lacération et sa pulvérisation finales – et, partant, l’émiettement du Soi ? Retour au moi morcelé de la toute petite enfance ? Régression vers les phases les plus archaïques d’un moi antérieur au stade du miroir ? Disparition affolante du narcissisme secondaire, au profit d’un narcissisme plus antique encore, caractérisé par la dynamique anarchique de pulsions incontrôlables et antagonistes ? Serais-je en voie de psychotisation ? Je ne le pense pas, car par ailleurs les acquis de la symbolisation demeurent, parfaitement opératoires, comme le montre cette écriture même. Comment deux états de conscience et de développement si opposés peuvent-ils cohabiter pacifiquement dans le même individu ?

 

Hypothèse : je suis en train de revivre des modes archaïques de la petite enfance, et d’une manière nouvelle. Je croyais avoir traité de tout cela en analyse, mais il me semble évident aujourd’hui que l’analyse n’a jamais pu atteindre à de telles couches profondes, à supposer que l’analyse ait jamais vraiment commencé, ce dont je doute, malgré mes très officielles trente années de cure.

 

Toute cette violence fantasmatique me semble être l’expression d’une profonde insécurité narcissique : le monde extérieur semble frappé d’un mal originel, à la manière des conceptions de Schopenhauer qui voit en toute chose l’effectuation répétitive et sinistre du Vouloir-vivre, cette hideuse force, absurde et aveugle, qui préside à l’universelle répétition. Vivre est un mal, si vivre n’est que frustration, douleur et insécurité. S’il est quelques bons objets, ils sont rares, aisés à perdre, frappés d’une sorte de caducité originelle. Autrui est perçu comme menace : trop près il me dévore, trop loin il m’abandonne, si bien que la vie se passe à rétablir une bonne distance quasi introuvable, et toujours précaire. Sous l’effet des forces extérieures négatives, le moi, ou ce qui en tient lieu, use ses maigres forces à créer un réseau de protection : isolation, retrait social, répression des affects, gel de la libido, constructions réactionnelles diverses, forclusion du père réel, identifications défensives, idéalisations grandiloquentes et irréalistes, projections hallucinatoires et persécutives, clivage des bons et des mauvais objets, déni de la perte.  C’est bien la violence fondamentale qui fait retour, réactivée par les peurs archaïques de déchirement et de morcellement, l’angoisse de mourir de faim, la peur d’être dévoré, et tout le jeu préventif de l’agression. Tuer ou être tué, manger ou être mangé, telle  serait la logique de cet enfer primitif de la peur et de la faim.

 

 

III

 

 

Je suis resté bloqué de longs mois, que dis-je, de longues années sur une représentation inadéquate de la vie psychique, suivant passivement les interprétations courantes issues de Freud et de Lacan : tyrannie du signifiant, conception étroitement  psychologique de la vie mentale, survalorisation systématique du langage, références obligées à l’Oedipe, au génital et à la prohibition de l’inceste, triangulation et symbolisation à tours de bras, au mépris de l’évidence psychologique élémentaire qui me revient sauvagement à la figure. Mes analystes m’ont traité comme un bon névrosé basique, et moi-même j’en rajoutais en termes d’Oedipe et de conflits oedipiens. Je me suis comporté en disciple, au lieu de dire franchement ma souffrance et de parler du vécu authentiquement éprouvé. Je jouais au névrosé modèle, à l’analysant de bonne composition dans un mélange d’admiration béate et de contestation sournoise. Je ne voulais qu’une chose : ravir au maître son savoir. Renverser la hiérarchie. Etre le père. L’analyste aurait en face de lui un analysant plus futé que lui, plus avancé. En un mot l’analyste c’était moi.

 

Tout cela serait assez ridicule si je n’y avais perdu trente ans de ma vie. Et plus ridicule encore que des analystes chevronnés ne se soient rendus compte de rien et aient continué inlassablement à m’asséner de l’Oedipe et du génital, alors que je n‘avais atteint ce niveau d’évolution que de manière apparente, sur le mode du conventionnel et du semblant. Je jouais la partition qu’on attendait de moi, et ma vérité était ailleurs. Bien sûr, je semblais progresser, la cure semblait avancer, je rêvais à tire larigot, j’analysais fort brillamment symptômes et fantasmes, et rien n’avançait en profondeur. Après quelques mois de progrès apparent, salué par l’analyste, je retombais régulièrement dans la dépression. Et il ne s’est trouvé personne pour s’étonner de ces pitoyables progrès qui ne provoquaient que souffrance et régression. Retour du symptôme, tel était invariablement le diagnostic, et l’on me proposait une nouvelle tranche d’analyse, aussi inféconde que la précédente. Cela est pourtant clair comme le jour : la symbolisation était inefficace parce que l’affect restait intouchable, isolé, et comme forclos dans la mémoire. Je pouvais toujours parler puisque je ne parlais que des apparences, de la superstructure, et des effets, tout en croyant le plus sincèrement du monde révéler l’essentiel. Un socle de misère et de détresse, parfaitement invisible, subsistait en profondeur, inchangé, inaltérable, résistant, inaccessible aux rêts du langage.

 

L’évidence c’est que ma personnalité était profondément clivée. Un couche d’apparence névrotique, bien socialisée et adaptée, capable d’amour génital et d’investissement sublimé, structuré sur le mode oedipien, dissimulait en fait une autre couche plus profonde, bloquée à un stade préœdipien et prégénital, narcissiquement très fragile, carencée de toute part, comme si l’évolution s’était arrêtée à six ans, et qu’une construction toute artificielle et pathologiquement extorquée s’était simplement surajoutée sur les ruines intactes de la cité oubliée. Archéologie en trompe-l’œil. Et cela aurait pu continuer indéfiniment si l’analyse n’avait finalement, par son travail de sape ,réduit la couche superficielle en cendres, révélant d’un coup la béance des profondeurs. Je suis un immeuble érigé sur du sable mouvant. L’immeuble croula comme un château de cartes.

 

Je suis devant un amoncellement de ruines. Mais je ne regrette pas le pseudo-palace effondré. Tout cela n’était que contrefaçon. Je veux aujourd’hui vivre de ma vraie vie, et tant pis si elle paraîtra pathologique, farfelue, asociale, ou scandaleuse. J’ai décidé de me prendre en charge moi-même, de panser mes blessures, de faire avec les maigres ressources qui sont les miennes, de sauver ce qui peut l’être, au mépris de toutes les morales en vigueur, et surtout des idéologies bien-pensantes, et sociales, et psychanalytiques. Je serai mon propre thérapeute. Je renie tous les idéaux, je renverse toutes les idoles, je méprise et rejette toutes les doctrines. Quant aux perspectives adaptatrices de la psychanalyse je les vomis en même temps que toutes les religions passées, présentes et à venir.

 

 

 

IV

 

 

 

C’est le Chaos qui règne souverain au fond des choses. Cela les Grecs le savaient. Homère en témoigne, et cette terreur antique hante tous les penseurs, aussi divers que Platon, Epicure ou les Stoïciens à la recherche de la juste mesure, celle qui garantit au moins en surface la survie d’un ordre humain dans un univers tourbillonnaire, soumis à l’illimité. J’ai pour ma part cette connaissance intime d’une sorte de folie intérieure, une sorte de trou noir et béant qui happe de sa magie macabre les pauvres constructions de la raison : folie intérieure, harmonie extérieure. On dirait la dualité des pulsions, telle que Freud la présentera vers le tard, pour justifier l’analyse interminable et la réaction thérapeutique négative. Mais bien avant lui, et il le reconnaît volontiers, Empédocle opposait l’Amour et la Haine, Eros et Eris, comme signification ultime de la réalité universelle. Je me verrais volontiers, quant à moi, comme une organisation boiteuse, relativement consistante à son bord, mais perforée en son milieu, et si l’on regarde par le trou, s’ouvre alors un univers fantastique d’étoiles noires en dissolution, de marées sauvages déferlant sur des villes torturées par les incendies, d’arbres tordus par les flammes et hurlant de leur bois éclaté, de pauvres créatures sans nom se précipitant dans des fleuves de sang… Retour à la peste d’Athènes, agonie d’un monde sans âme. Je porte l’enfer au fond du cœur, et je ne puis le regarder sans périr. La violence fondamentale, c’est cela : une possibilité illimitée. Et il est bien vrai que la férocité de l’homme est sans limite, ses passions sans bornes. La psychose rôde dans le cloaque des entreprises humaines, et n’était cette quasi-force de la convention réglée, la cité et la famille se déchireraient dans la boucherie universelle. Je ne sais quelle est cette absolue violence, et pourquoi la nature nous a dotés de cet excès d’instincts, de cette démesure pulsionnelle, de cette incertitude quant aux buts, qui fait que nous trempons tous plus ou moins nos mains dans la barbarie. L’homme est cet être inachevé, le plus dangereux de tous en raison de cet inachèvement même, qui le porte à toutes les extrémités, à toutes les extravagances, et parmi celles-ci, à la plus haute et sublime Folie.

 

Non, je ne puis croire à quelque ordre sacré qui commanderait légitimement nos conduites. Je ne vois d’ordre nulle part, rien que des formes particulières de chaos organisé, d’injustice consacrée par des lois dérisoires, rien que du hasard pompeusement rebaptisé nécessité, rien que de l’arbitraire, et cette angoisse du vide qui nous fait aimer nos chaînes, vénérer nos tyrans, lécher nos exploiteurs et souhaiter partout de nouvelles formes de tyrannie. La peur de la liberté est absolue, viscérale, tripale et abjecte à souhait. Toujours on trouve quelque nouvelle divinité pour boucher le trou, justifier la haine, consacrer la docilité, légitimer la dévotion et l’esclavage. Je suis de ce monde, bien sûr, comment pourrais-je y échapper ? Mais le sentiment de notre veulerie me prend à la gorge. Nos obéissances grotesques me font vomir. Nos docilités me révulsent. Notre haine de l’étranger, notre peur le l’inconnu me soulèvent le cœur. Je vois partout des hommes prêts à en découdre, des miliciens de causes imbéciles se regrouper dans de funestes régiments de la terreur, je vois vaciller sur ses bases l’ordre fragile qui faisait tenir à peu près notre monde, je redoute le pire, et considérant en moi l’architecture psychotique de l’être humain, je me dis que le tragique est l’ultime concept. Tout ce qu’on rajoutera à cette froide expression ne sera jamais qu’idéologie, pisse d’âne et flagornerie .

 

Juste un mot encore : je me félicite de ma propre pathologie. Sans elle je n’aurais jamais pu sonder si profond dans le marécage. Mais l’abjection est sans fond, et peut-être sans fondement. Elle est en nous, dans tous les cas. Commençons par la voir. Après cela, et si l’on y survit, on pourra envisager l’acte philosophique.