LIVRE DEUXIEME

 

 

ARCHEOLOGIE DU MOI

 

 

 

 

 

CHAPITRE UN

 

 

DE LA DEPRESSION PRIMAIRE

 

 

 

I

 

 

En suivant Schopenhauer, mon initiateur en philosophie, j’ai décidé de consacrer mes efforts à comprendre le mystère de la vie. Très tôt j’ai compris que je n’y arriverais sûrement pas en suivant la voie traditionnelle de la pensée qui mise exclusivement sur les ressources de la raison. Je suis devenu précocement un renégat. J’ai cru trouver dans la psychanalyse une voie royale qui me livrerait le grand secret, sans pour autant rejeter l’ambition philosophique. Je pensais qu’une synthèse était possible entre les deux inspirations, et je le pense toujours. Mais je dois avouer que la psychanalyse classique m’a beaucoup déçu. De plus, comme je l’ai expliqué tout du long, elle m’a enfoncé dans une vertigineuse dépression dont je ne suis pas encore  vraiment sorti. Cet échec doit être analysé et compris, tant pour mon propre compte que pour l’intérêt général de la recherche.

 

Je crois disposer aujourd’hui de lumières nouvelles issues de mon expérience et des nombreuses recherches théoriques que j’ai entreprises. J’ai toujours procédé en combinant de manière critique ces deux sources de connaissance. Voilà où j’en suis aujourd’hui.

 

Premier niveau, la névrose. Là dessus tout a été dit, depuis Freud et Lacan. J’ai passé trente ans de ma vie à explorer cette forme subtile et banale de pathologie, et lorsque j’ai estimé en avoir fini, au lieu de guérir, j’ai basculé dans une forme particulière d’état-limite, dont le terme de décompensation dépressive endogène rend à peu près compte. Sous les auspices d’une solide névrose somnolait une autre structure, plus archaïque, qui s’est révélée lorsque le paravent névrotique s’est effondré. Pour le dire plus simplement la névrose, au lieu de recouvrir un état de santé relative, dissimulait une architecture primitive fort délabrée. La dépression ne permettait plus de donner le change, ni aux autres ni à moi-même.

 

J’étais donc obligé, en fonction de mon programme de connaissance intérieure, de faire face à un autre niveau de réalité psychique, parfaitement inconnu et désastreux. J’ai donc commencé une autre forme d’analyse qui m’a mené dans les profondeurs psychotiques, avec toute l’angoisse qui l’accompagne. Dès lors les théories freudiennes se sont révélées totalement inaptes à soutenir une exploration qui touchait aux abîmes ultimes de la vie mentale.

 

La démarche lacanienne, loin de fournir un support à ce travail dans l’ultime, a parachevé le désastre : j’étais totalement déconstruit, éclaté, morcelé, rongé d’angoisse schizoïde, bon pour la casse. Et de fait je passais mes journées à ruminer un suicide pour lequel je n’avais pas assez de courage, trop lâche peut-être, ou trop irrésolu pour cette ultime décision.

 

C’est une entreprise proprement meurtrière de travailler, comme le fait Lacan, à la dissolution du Moi chez un sujet qui n’a pas de structure efficace pour supporter les castrations symboliques et qui souffre au fond de son être de vacuité et d’inconsistance. Autant désarticuler un cadavre en voie de putréfaction.

 

Que l’état-limite côtoie la psychose, c’est évident. Mais ce sont deux régimes différents. Dans l’état-limite, point de délire, mais une pathologie rampante, faussement anodine, et qui peut faire illusion. Mais il n’est pas sûr qu’elle soit moins grave. Moins spectaculaire, mieux reçue socialement tant qu’elle ne dévie pas vers la criminalité, elle peut passer inaperçue de tous, et chez le sujet lui-même, trompeusement rassuré qu’il peut passer pour socialement adapté. Il n’empêche. Et quand survient la dépression majeure il n’est plus possible de tricher, surtout si cette dernière se met à durer des mois et ces années. Quelque chose est rompu, et pour toujours.

 

Fort des ces questions je me suis intéressé à Mélanie Klein et à Winnicott. J’ai reconnu en moi-même les structures schizo-paranoïdes dans l’affolement d’un désastre psychique sans précédent. Avant de songer à intégrer et à dépasser la position dépressive il fallait descendre dans les méandres de l’âme enfantine, retrouver les terreurs primitives et tout le fatras sanguinolent des premiers mois de la vie.

 

De nouvelles hypothèses me sont venues à l’esprit. A remonter encore plus loin dans la préhistoire de la psyché on rencontrera la psychose infantile, comme construction délirante d’un monde contradépresssif, une ultime barrière contre l’éclatement. L’autisme serait une construction défensive encore antérieure, faite de renfermement sur soi, de refus massif, de clôture initiale et quasi indéboulonnable.

 

Mais si la psychose est une réaction à la peur de l’éclatement, et si l’autisme est une forteresse vide, c’est qu’il y a quelque chose avant, quelque chose d’immensément, d’épouvantablement inquiétant. D’où mon hypothèse, qui vaut ce qu’elle vaut, de toute manière invérifiable : avant toute construction psychique réactionnelle il faut poser un stade archaïque premier, la déchirure initiale due à la naissance, le trauma originel, c’est à dire la dépression primaire. Mais de cela, qui aura le moindre souvenir ?

 

L’autisme, première formation réactionnelle. Puis la psychose infantile, sous les espèces des processus schizo-paranoïdes de Mélanie Klein. La psychose pourra être passagère ou définitive. Autre issue : la mélancolie, comme installation sur la crête de l’impossible séparation, le sujet alternant sans fin de la position maniaque où il croit avoir récupéré l’objet, vers la position dépressive pathologique où il retrouve l’horreur du vide et l’abandon insupportable, sans pouvoir jamais intégrer et dépasser la position dépressive. L’état-limite serait un autre destin pulsionnel dans lequel le sujet fait apparemment acte de soumission à la nécessité de la perte, mais s’évertue à trouver des substituts fétichistes pour colmater le manque. Dans ces configurations le Moi est tantôt un pré-moi archaïque et non constitué, tantôt une figure paranoïaque défensive, tantôt une constellation macabre d’objets éclatés, tantôt un faux Self déformé, tronqué, faussement adapté. Dans tous ces cas la dépression primaire n’a pas été intégrée et dépassée. Et la forme que prendra ce « refus » ou cette « impossibilité » n’est pas en soi fondamentale. Ce qu’il faut interroger c’est la faille originelle, cette impossibilité structurelle de dépasser le manque autrement que par des faux-fuyants ou de la masquer avec toutes les ressources d’une jeune psyché en danger de désintégration.

 

Cette redécouverte de la dépression primaire, bien antérieure à la position dépressive et à la position schizo-paranoïde jette, me semble-t-il, une lumière nouvelle sur l’extrême difficulté de la maturation psychique, si toutefois on ne veut pas se contenter de quelque approximation adaptative.

 

Dans le maquis des pathologies, quasi inévitables, comment tracer une route qui mène à une forme de vie supportable, à défaut de mener au bonheur ? Voilà une bien redoutable question !

 

 

II

 

 

A partir des éléments qui précèdent je vais tenter de constituer un tableau général des constructions psychopathologiques (page suivante). Dans ce schéma la question de la normalité sera délibérément ignorée. Cette notion n’est pas un concept opératoire, tout au plus une commodité de langage qui ne recouvre aucune réalité identifiable. Affaire de pure convention sociale dont on peut dresser un catalogue descriptif, (adaptabilité professionnelle et familiale, autonomie apparente, gestion rationnelle de la vie quotidienne, absence de symptômes massifs ou invalidants) mais qui en soi ne recouvre aucune garantie de santé mentale. Toute normalité serait un aménagement trompeur de la pathologie inconsciente, ce qui en fait tout autre chose que la santé.

 

Quant à cette dernière, j’avoue n’en rien savoir pour l’instant, convaincu simplement qu’elle relève presque de l’impossible, au mieux de l’improbable. Nos grands initiateurs en psychanalyse eux-mêmes en semblent notoirement dépourvus, comme Freud qui traînait une profonde névrose d’angoisse compliquée d’addictions irrépressibles, comme Mélanie Klein qui était vraisemblablement maniaco-dépressive, comme Lacan dont la dimension paranoïaque est peu discutable, et tant d’autres qui soignaient leurs patients tout en souffrant eux-mêmes de graves troubles psychiques. La santé véritable exige un dépassement quasi impossible de la position dépressive et une solide intégration personnelle qui relève quasiment du miracle. Seules de grandes figures comme Bouddha et Pyrrhon semblent avoir atteint ce prodigieux degré de maturation, mais là encore qu’en savons-nous vraiment ? La santé reste un idéal nécessaire mais si lointain qu’on ne peut en faire un usage conceptuel opératoire.

 

Je me contenterai d’une notion toute relative de la santé comme aménagement réussi d’une position pathologique intégrant un degré relatif de normalité.

 

 

TABLEAU DES POSITIONS PSYCHOPATHOLOGIQUES

 

 

Positions Névrotiquesð    Hystérie de conversion

 

ð   Névrose obsessionnelle

 

 

Positions Prégénitalesð    Lignée Psychotique

 

  Mélancolie et PMD

 

  Paranoïa

 

  Schizophrénie

 

ð  Lignée Limite

 Perversion

 

Caractériels

  

Dépression « essentielle »

 

Psychosomatose

 

 

 

Positions initiales        ð    Position schizo-paranoïde      

 

ð  Autisme

 

ð   Dépression « primaire »

 

 

  La «  FAILLE »

 

 

 

Ce tableau appelle quelques commentaires.

 

Je distingue de fait quatre niveaux, du plus évolué vers le moins. Trois de ces niveaux correspondent, je crois, assez bien à ce que l’expérience peut nous enseigner. Je suivrai ici l’enseignement de Mélanie Klein qui nous recommande de parler en termes de « positions » pour signaler le caractère mobile, fluent et réversible des organisations psychiques, le même individu pouvant, au cours de sa vie, selon les circonstances troquer une position pour une autre. Le point de vue esquissé ici n’est donc pas à proprement parler diagnostique, une batterie de symptômes ne constituant pas le signe patent d’une nosographie fixe et définitive. Il s’agit plutôt de repérer des stases de la libido, des relations d’objet et des organisations du Moi.

 

Les positions névrotiques ne feront pas ici l’objet d’une analyse particulière, tout, ou à peu près tout, ayant été dit là dessus depuis Freud et Lacan. Je me contenterai de la classification la plus répandue, même si elle ne va pas tout à fait de soi, notamment après les analyses de Bergeret qui considère l’hystérie seule comme une authentique névrose de transfert. Que le lecteur curieux de ces restrictions veille bien lire les ouvrages de cet auteur, à tout point remarquable.

 

J’appelle « positions prégénitales » le niveau suivant, faute de mieux, sachant bien que telle organisation « limite » ou psychotique peut manifester  des comportements dits génitaux. Mais cette génitalité est en fait perverse ou sadique-anale, voire orale, en dépit des apparences. Il ne suffit pas de faire l’amour selon les voies classiques pour prétendre avoir dûment atteint le stade génital. Compte plus que le comportement extérieur la fantasmatique sous-tendant l’acte sexuel et lui donnant son sens. De ce point de vue l’expression « position prégénitale » se justifie assez bien.

 

On remarquera que je mets sur le même plan la lignée psychotique et la lignée « limite », ce qui appelle quelques éclaircissements. J’ai longtemps partagé le point de vue de Bergeret qui situe la lignée « limite » entre la névrose et la psychose, conformément aux conceptions les plus répandues. La nouveauté de Bergeret, contrairement aux autres auteurs, était de prendre la lignée limite au sérieux, comme je l’ai expliqué dans le premier tome de cet ouvrage. Mais en approfondissant mon observation personnelle et en suivant patiemment une tradition féconde d’auteurs français dissidents et anglais, André Green, Mélanie Klein, Winnicott, Joyce Mac Dougall et quelques autres j’en suis venu à considérer la lignée limite comme de même gravité et peut-être de même nature que la lignée psychotique, en dépit de différences importantes. C’est le délire qui spécifie la ligne psychotique. Mais le délire n’est lui-même, comme déjà le remarquait Freud, qu’une tentative de guérison, une réaction affolée à une expérience traumatique ingérable. Apparemment la lignée limite présente des caractéristiques moins préoccupantes, mais l’expérience nous fait voir qu’il n’en est rien. Certes l’Homme aux loups ne délire pas, mais ses soixante dix ans d’analyse n’ont amené aucune amélioration à son état, notre malheureux traînant de dépression en dépression, jusqu’à la fin.

 

Je distingue quatre formes principales de positions limites. La perversion présente, comme la psychose, un déni de réalité, mais circonscrit au sexe féminin. Est-il bien sûr que le schizophrène est plus incurable et plus atteint qu’un pervers sadique ? D’autres pervers sont plutôt d’aimables plaisantins, mais leur organisation psychique n’en est pas moins préoccupante, et tout aussi incurable.

 

Les caractériels peuvent également être très dangereux, inaptes à toute maturation, et virtuellement psychopathes.

 

Je me suis beaucoup intéressé à la dépression essentielle, en laquelle j’ai reconnu évidemment les traits dominants de ma propre pathologie. On connaît mieux aujourd’hui les symptômes spécifiques de cette maladie qu’il ne faut pas confondre avec les dépressions réactionnelles, névrotiques ou psychotiques. Ici domine la froideur glacée, le silence affectif, l’inaptitude à entrer en relation avec les émois inconscients, un mode de pensée opératoire détaché de la sensibilité, une résistance passive à l’analyse, voire une indifférence tenace et un désespoir sans mot qui laisse peu d’espoir au travail thérapeutique. La sexualité est généralement inexistante. Le transfert problématique. Tout est comme muré dans un glacis. Seule reste une douleur sans nom, renvoyant obscurément à une hémorragie narcissique sans consolation. André Green parle de « psychose blanche » pour désigner au plus près cette étrange structure sans délire, plus inquiétante peut-être, plus épaisse et inabordable qu’un délire manifeste. De quoi souffre le déprimé essentiel ? Lui-même n’en sait rien et ne peut rien en dire. Après cela faites le parler ! Green ajoutait fort judicieusement que la seule ouverture thérapeutique pouvait venir d’une parole de l’analyste qui fournit au patient des supports de langage pour tenter de dire l’inexprimable.- ce qu’il proposait de nommer « les processus tertiaires » (Voir son ouvrage : « La folie privée »). J’avoue que cette expression de « psychose blanche » me semble particulièrement bien trouvée et expressive au plus haut degré de la réalité vécue de ce type de dépressifs.

 

Reste la psychosomatose, brillamment analysée par Joyce Mac Dougall, et qui correspond encore à une autre réalité, mais très proche de la précédente. Le psychosomatique ne rêve plus, ne parle plus de sa vie intérieure, gelée et paralysée, il n’a plus accès à ses émois et à ses affects, il se mure dans le silence, et, –seule différence notable – c’est le corps réel qui se met en quelque sorte à « délirer » dans des manifestations hétéroclites, étranges, imprévisibles, comme l’eczéma, l’herpès, l’asthme, la colite hémorragique, la cancer et toute la gamme des aberrations somatiques. Relire le fameux « Mars » de Fritz Zorn, l’éduqué à mort, qui est bien mort du cancer, malgré la cure psychanalytique.

 

Ces quatre formes d’états-limites ne constituent pas, évidemment, un ensemble homogène. Mais tous nous renvoient à une sorte d’impuissance thérapeutique, ou d’analyse interminable, ou de refus d’analyse, et globalement à une réaction thérapeutique négative, souvent invisible sous les dehors fallacieux d’une cure qui semble fort bien avancer. C’est que ni la théorie analytique, ni la pratique, conçues dans le cadre des névroses ne peuvent rien saisir de la détresse narcissique de ces patients qui n’ont jamais atteint le stade génital oedipien, et pour qui la pratique de la frustration analytique est un véritable désastre. Ils dissimulent leur profonde détresse vitale sous des dehors d’indifférence ou de mégalomanie. En fait ils sont totalement déstructurés, fragiles à l’excès, souffrant d’un vide existentiel si profond qu’on peut se demander si aucune thérapie peut un jour atténuer et réparer leur blessure fondamentale.

 

On peut regrouper à la rigueur, comme le fait Bergeret, les organisations perverses et caractérielles en raison de leur relative stabilité temporelle, seule la décompensation, qui ne se produit pas forcément, décidant pour une structure de déficit narcissique. Ces deux organisations, de plus, ne fournissent pratiquement aucune clientèle au psychanalyste et demeurent de ce fait relativement peu explorées. Les individus relevant de cette forme particulière d’état-limite ne se plaignent guère de leur état et ont plutôt tendance à accuser le monde extérieur et les autres de leurs éventuelles difficultés existentielles. Ils représentent assez exactement ce qu’on appelle généralement les borderlines.

 

Je m’intéresse plus spécifiquement aux dépressions essentielles et aux psychosomatoses en raison de leur grande fragilité narcissique. Les personnes souffrant de ces affections extrêmement invalidantes consultent très volontiers, se livrent parfois à de très longues années d’analyse, essaient toutes les thérapies imaginables, y compris et surtout le traitement par antidépresseurs et anxiolytiques, sans obtenir le plus souvent la  moindre amélioration. Ils fournissent les bataillons misérabilistes de l’analyse interminable, de la psychopharmacie impuissante, des charlatans de toute obédience. Anorexiques, fibromyalgiques, déprimés majeurs, laissés pour compte de la vogue psychiatrique triomphante, ils n’ont d’autre perspective qu’une existence de mal-aimés, de mal soignés, de patients décevants et d’invalides incurables. Il sont la mauvaise conscience de la neuroscience et de la thérapie modernes.

 

Tout se passe comme si les efforts pour soigner ne faisaient que destructurer un moi trop faible et déformé pour entreprendre un véritable travail de remaniement psychique. Peu aptes à la symbolisation, privés de créativité onirique, coupés de leurs affects, inaptes à reconnaître et à nommer leurs angoisses, stérilisés dans leur vie fantasmatique, ils ne vivent plus que dans la douleur psychique, le ralentissement moteur et idéatif, ou le délire d’un corps soumis à une logique erratique. Psychose blanche et psychosomatose, lente agonie de l’âme et du corps. On comprendra mieux dès lors le rapprochement que je tente ici avec la lignée psychotique.

 

En descendant d’un cran nous voilà en présence des « positions initiales ». J’appelle ainsi les réalités psychiques mises à jour par Mélanie Klein dans ses études sur la position schizo-paranoïde, avec son cortège d’angoisses de  morcellement, de persécution et d’anéantissement, ses relations d’objets orales, urétrales, anales et sadiques. Cela correspondrait aux premiers mois de la vie, avant la position dépressive. Je n’ajouterai rien à ces données qui me semblent parfaitement exactes pour les avoir retrouvées moi-même, à ma grande surprise, en cours d’analyse. J’ai simplement remarqué que ces images terrifiantes, avec leur pendant d’idéalisation et de mégalomanie, corroboraient, selon les indications de Jung, les thèmes les plus anciens de la mythologie universelle.

 

Je pose comme hypothèse que l’autisme serait une structuration encore antérieure dans laquelle le pré-sujet bloque toute relation d’objet pour s’enfermer dans une forteresse imprenable, tournant définitivement le dos à la réalité du monde et d’autrui. Cela confirmerait la distinction que l’on fait volontiers aujourd’hui entre la schizophrénie infantile et l’autisme. Aux spécialistes d’apporter des lumières supplémentaires sur ces questions.

 

Et enfin, à l’origine de tout, et avant même la réaction autistique ou schizoparanoïde, je poserai une expérience fondamentale de déchirure que j’appelle la dépression primaire. Cette notion recouvrirait deux phénomènes, parfois associés, et parfois non. Tout le monde vit la déchirure de la naissance. Qu’elle soit un trauma, c’est une évidence. Mais ce trauma peut être redoublé lorsque manque, dès l’origine, l’environnement maternel, comme cela est raconté avec pénétration dans le grand roman de Süsskind : le Parfum, où l’on voit un nourrisson jeté sans ménagement sur un tas de poissons, et oublié pour longtemps avant qu’une âme charitable ne daigne lui donner du lait. Nous retrouvons ici les travaux de Winnicott sur le handling, le holding et la nourriture. Que manquent précocement ces éléments indispensables et s’installe à jamais une carence que rien ne viendra combler.  L’hémorragie narcissique est définitive et incurable. Il est bien rare que tout cela manque à la fois. Généralement la mère donne au moins quelques uns des éléments indispensables, ce qui évite le pire. C’est l’étendue et la qualité de la carence qui déterminera le degré de déficit narcissique. Bien sûr, les autres personnes peuvent compenser en partie des manques éventuels, mais cela donne de toute façon une structure fragile.

 

Pour traiter de tels, cas la psychanalyse classique, avec son ritualisme, sa rigueur obsessionnelle et sa pratique entêtée de la castration signifiante ne produira rien d’autre qu’une réouverture vertigineuse de la béance et à terme un effondrement dépressif, quand ce n’est pas un basculement catastrophique dans la psychosomatose. D’où mon diagnostic alarmant : la psychanalyse, en guise de guérison des névroses, ne produit plus guère que des régressions dans l’état-limite.

 

 

 

III

 

 

Il était fort important de procéder à ce travail de déconstruction pour parvenir au plus profond de la structure psychique. Cette descente archéologique détermine bien évidemment les conséquences théoriques et pratiques sur lesquelles je voudrais élaborer la suite. On m’accordera que ce n’est là qu’une hypothèse de travail, mais je pense qu’elle n’est pas absurde, de nature en tout cas à nous permettre une mise à plat et une reconstruction intelligibles. Par ailleurs elle a l’avantage de mettre en rapport certaines positions d’auteurs éminents qui ont fait l’objet de recherches séparées, toutes valables en leur genre, mais dont on pouvait tenter de faire la synthèse.

 

L’élément absolument déterminant est ce que j’appelle la « faille » inaugurale, cette déchirure première qui nous arrache au placenta pour nous jeter dans le monde. Dès lors commence un travail de maternage que Winnicott appelle le handling, puis le holding, en même temps que le nourrissage. Mais ce qu’on n’a pas suffisamment remarqué avant les travaux d’Aulagnier c’est l’action sémiotique et symbolique de ce qu’elle appelle « la violence de l’interprétation » qui est cette détermination inconsciente, souvent de bonne foi d’ailleurs, que l’environnement maternel impose inévitablement au bébé : les couches, les rythmes des repas, la qualité de l’intonation, l’attitude générale d’acceptation ou de refus, d’encouragement ou de dévitalisation, qui toutes exercent une action décisive sur l’évolution, et qui peuvent, dans les cas extrêmes, stériliser toute maturation dans un déni inconscient d’existence : la potentialité psychotique.

 

Autisme réactionnel et psychose s’origineraient d’un refus inconscient adressé à l’enfant qui ne sent reconnu aucun droit à l’existence, sauf à figurer un objet interne compensatoire de la psyché maternelle, ou pire encore, un enfant mort.

 

Dans mon hypothèse le cas-limite serait placé dans une position similaire, mais en moins radical. L’enfant n’est ni abandonné, ni refusé, mais il ne bénéficie pas des soins nécessaires, il manque d’amour, il est négligé ou confié à des tiers au moment de la crise du huitième mois lorsque se constitue l’image séparée et totale de la mère : ratage de la position dépressive, régression inévitable vers la position schizoparanoïde, alors que le développement était en bonne voie. C’est peut-être ainsi que l’on peut expliquer la position mélancolique future : le sujet a bénéficié des bons soins d’une mère attentive et aimante, il a pu constituer cette « illusion » nécessaire de peau commune et de fusion sans laquelle il ne saurait vivre, mais une séparation précoce l’a jeté brusquement dans une désillusion si radicale qu’il ne peut plus faire le deuil de l’objet d’amour. Dès lors il vivra sans fin l’alternance classique de l’élation narcissique liée à la conviction d’avoir retrouvé l’objet, et de la perte initiant les chutes dépressives. En un sens la mélancolie, et son pendant bipolaire, sont à mi chemin de la psychose et de l’état-limite.

 

L’état-limite relèverait d’une logique légèrement différente, selon les modalités spécifiques de son organisation. Mais toujours on trouve une forme plus ou moins nette de déni : déni du sexe féminin chez le pervers, clivage rigoureux et intangible des mauvais et des bons objets chez le caractériel, effondrement de l’objet libidinal chez le déprimé essentiel avec comme seul « objet » restant sa douleur narcissique, et chez le psychosomatique désertisme mental avec « délire somatique » comme seule expression de ce qui lui reste de vie. Et tous sont en quelque sorte suspendus au danger de la mort imminente : passage à l’acte, addictions dangereuses, criminalité, agonie rampante ou suicide disruptif. C’est que d’une certaine manière la vie leur est à charge, trop dévitalisée, trop absurde, trop vide pour être une authentique existence humaine.

 

Ce qui me semble essentiel, et trop souvent négligé par les théories classiques, c’est la question du Moi. Depuis Lacan il est de bon ton d’afficher un dédain souverain à l’égard de cette malheureuse baudruche gonflée de prétention et qui ne serait qu’une somme d’identifications plus ou moins aliénantes. J’ai cru moi-même assez longtemps à cette fantaisie, répétant à l’envi, après Pascal, que le moi est haïssable, mais je me demande aujourd’hui ce qui peut bien rester de vie psychique quand le moi s’en va en déconfiture ! Que le névrosé puisse troquer un moi plein de vent pour un moi plus modeste et plus réaliste, j’y consens volontiers. Mais dans les cas qui nous occupent ici, s’en prendre à ce moignon sanguinolent sous prétexte de l’amender relève de la criminalité pure ! Autant assassiner un homme qui meurt de faim. Le premier devoir  d’un analyste confronté à un cas-limite est de sauver le peu de moi qui reste, de le réconforter, de le fortifier pour éviter le suicide.

 

Quant à la forclusion, il n’est pas sûr du tout que ce soit la marque spécifique de la psychose. Je retrouve les mêmes caractères dans la mélancolie, les perversions et les cas-limites en général. Dans toutes ces organisations le sujet manque d’un référent véritablement normatif de la loi, et à la place c’est un Idéal du Moi archaïque, souvent grandiloquent et inaccessible, qui tyrannise le Moi avec une dureté implacable, le tout sous les auspices d’un attachement prégénital à la mère. Le triangle normatif n’est pas celui du moi, du surmoi et du ça (régime névrotique) mais cette triade narcissique de la mère, de l’enfant et de l’idéal (de la mère). Il y a bien forclusion, mais pas psychose déclarée pour autant. Ces quelques remaniements théoriques ne sont pas négligeables et devraient déterminer à l’avenir une autre pratique, si toutefois nos analystes n’ont pas décidé d’enterrer pour de bon le peu qui reste d’une des théories les plus révolutionnaires de tous les temps.

 

Pour conclure ces analyses je dirai que dans l’état-limite le noyau psychotique est bien là mais il n’éclate pas, il reste voilé, contenu par des défenses fragiles mais qui peuvent tenir à la faveur des circonstances. Il y a bien une potentialité psychotique, mais cela ne donne pas de psychose avérée, qui est bien sûr infiniment plus dramatique.

 

IV

 

 

Nous sommes en mesure à présent de définir la dépression primaire : c’est la réaction présubjective devant la Faille. Or la faille n’est que métaphoriquement la naissance puisque la nature a prévu, au moins dans le monde animal, cette adaptation quasi immédiate de la femelle à l’ inachèvement physiologique du nouveau-né sous les espèces du nourrissage et de l’enveloppement maternels. Il en va un peu autrement dans le cas de la femelle humaine, chez qui l’instinct est problématique. Le petit d’homme peut connaître une faille inconnue comme telle dans le monde animal. Disons-le tout net, quitte à choquer : la faille chez l’enfant c’est la faillite de la mère. La détresse maternelle, l’abandon affectif, la solitude, le viol, la dépression sont des facteurs destructurants qui rendent à peu près impossibles cet enveloppement, cette « maintenance », ce nourrissage alimentaire et érotique indispensables au bébé. La faille, c’est la carence. Et celle-ci peut être plus ou moins intense et profonde. Dans le cas de la potentialité psychotique il s’agit d’un refus d’existence : pulsion de mort. Dans les cas-limites c’est un déficit important de tendresse, d’amour, d’acceptation, une sorte de violence haineuse, de ressentiment ou d’indifférence. J’appelle complexe de Balzac cette infinie tristesse d’être rejeté comme mauvais objet, cette inaptitude absolue à complaire à une mère rejetante, couplées à un sentiment dévorant de culpabilité et à un effort surhumain, toujours voué à l’échec, de gagner un jour cet amour à force de renoncements, de travail acharné. Balzac, « le forçat de la littérature », s’abrutissant de café pour écrire jour et nuit une œuvre qui ne récoltera jamais que l’indifférence glacée de sa mère.

 

A partir de la dépression primaire pourra se développer ultérieurement la dépression essentielle, la psychosomatose comme les constructions plus solides et plus trompeuses de la perversion et des organisations caractérielles. Mais toujours, tout au fond des organisations-limites, la dépression guette comme potentialité pathologique. C’est de là que s’origine ce que Freud appelait l’hémorragie narcissique, Mélanie Klein le mauvais objet internalisé, Winnicott le faux Self, et André Green la psychose blanche. Pour ma part j’aurais tendance à privilégier la lecture kleinienne. Je me sens habité d’une sourde inquiétude qui ne passe jamais, comme si un mauvais objet me persécutait de l’intérieur, ruinant tout plaisir à la source, stérilisant tout désir, et poursuivant un funeste projet de mort. J’ai intériorisé une mère mortifère qui se présenterait visuellement comme un grand trou au fond du ventre, une sorte de béance structurelle par où s’écoule ma vie affective, un sinistre tonneau des Danaïdes qui attend indéfiniment le héros capable d’expulser le mauvais objet, et de construire enfin un bon objet interne. Sans l’enveloppe aimante je suis cet écorché qui s’obstine à reconstruire, par les artifices de l’écriture, un semblant de peau qui ne tient jamais, et qu’il faut recoudre interminablement.