CHAPITRE DEUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ENTRE L’ IRE ET LE DELIRE

 

I

 

 

 

En haine de normalité

 

 

Dans le vaste champ des organisations borderline il faut distinguer des types, et bien qu’il existe un dénominateur commun à toutes ces formes distinctes, à savoir la menace d’écroulement dépressif, on aurait grand tort de gommer les importantes différences de régime de mentalisation, de comportement social et de figuration pathologiques. Je mettrai d’emblée à part les graves perversions sadiques, les psychopathies comportementales, les formes caractérielles, qui toutes semblent présenter un taux très important d’asocialité, de transgression violente, d’inadaptation et de fixité. Les pervers et les caractériels semblent figés pour l’éternité dans un aménagement psychique redoutable, fait de ressentiment, d’irritabilité, d’agacement, de raideur, de violence intérieure ou extérieure, apparemment adaptés mais toujours résolument transgressifs et dangereux, capables de passages à l’acte meurtriers. Ils ne consultent pas le psychiatre, ils se sentent volontiers normaux. Il peuvent échapper des années durant à l’attention publique, commettant dans l’ombre des forfaits répétitifs et savamment calculés. Je laisse cette clientèle aux profilers et autres criminologues distingués.

 

Ceux qui m’intéressent ce sont les innombrables laissés-pour-compte de la postmodernité, exclus de la société de performance, marginalisés, extraterritorialisés, déchus, vilipendés, excommuniés. Tout un lumpen-prolétariat de la misère sociale et psychique, une « zone » de mal-intégrés, désintégrés et inintégrés du système, épaves languissantes du grand naufrage, survivants hagards de la débâcle, mal en peau, mal à l’âme, sans repère, sans valeurs, sans avenir, avec un statut qui s’en va en haillons, une identité introuvable, et surtout, avec ce trou béant au milieu de la poitrine, cette angoisse d’un vide sans contours. Voici la cohorte des abouliques, anorexiques, boulimiques, psychosomatiques, hypocondriaques, dépressifs chroniques, désespérés, abandonniques, traînant leur mal de vivre, leur impuissance hébétée, leur ennui sans borne, leur douleurs inguérissables, leurs analyses interminables, leur abjecte dépendance, leur inanité et leur tumeur ! Triste carnaval d’obèses, de demi-fous, de dysmorphophobiques, de tics et de tocs, de maigreur, de spasmes et de contorsions, lamentables oubliettes de la médecine, envers poisseux de la science triomphante !

 

Et le pire, c’est que je n’exagère pas ! Un simple regard autour de moi me révèle de nouvelles pathologies, toutes récurrents, toutes incurables ! Du généraliste au radiologue, du cancérologue au psychiatre, du psychanalyste au rebouteux, du relaxologue au radiésthésiste, que de consultations, d’espoirs et de déceptions, et tout cela sans résultat, sans explication, sans compréhension possible ! Que faire si ce n’est s’installer enfin dans une espèce de résignation mutique, ou de haine plaintive, de cauchemar climatisé ! Ainsi donc la vie ne sera plus que ce long tunnel macabre, cet enfer de petites souffrances, sans autre espoir que la mort.. Heureusement, la souffrance elle aussi peut se convertir en secrète jouissance, la douleur devient l’ultime rempart contre la désintégration, un étrange objet de plaisir masochiste et coupable qui tiendra lieu de satisfaction, Eros sans désir et pulsion de mort.

 

Voilà donc ma clientèle. Et d’autant plus chère que je m’y reconnais tout entier, survivant ahuri du naufrage, tout bruissant encore des remous de l’océan, perclus de froid, ravagé !

 

C’est que je ne sais toujours pas ce qui m’est arrivé, ce que fous en ce lieu cataleptique. Je vois avec une grave sérénité que je ne suis pas seul, et que ce rivage désert est le plus peuplé du monde !

 

 

 

II

 

 

 

Le critère décisif c’est la dépression. La dépression est la vérité secrète de l’organisation narcissique. Tant qu’elle n’a pas eu lieu, tant que le sujet semble à peu près adapté, on ne peut rien dire de sérieux sur sa structuration psychique. Tel qui fait figure de brave névrosé s’effondrera d’un coup, à la suite d’une difficulté imprévisible. Tel autre qu’on juge un peu fou traversera sans encombres tous les aléas de la vie. Etait-il normal ou malade ? Impossible de dire. Mais celui qui paraissait normal hier et qui sombre aujourd’hui dans une décompensation dépressive, pas d’erreur, quels que soient les diagnostics posés jusqu’à ce jour, c’est un narcissique de base, en dépit de tout l’appareil de camouflage qui a pu duper les autres, et dans lequel il s’est dupé lui-même.

 

Mais quelle est cette vérité incontournable de la dépression ? Et pourquoi la dépression devient-elle insidieusement la maladie du siècle, ce moloch nosographique qui remplace la neurasthénie du siècle de Janet et la névrose de Freud ? Les sociologues ont apporté des éléments de réponse. Affaiblissement des structures sociales et familiales, ruine du symbolique, atomisation et individualisation, culte économique de la performance, productivisme échevelé, fanatisme de la vitesse et de l’adaptation forcée, écrémage impitoyable, concurrence frénétique, mondialisation sauvage, culte de l ‘argent-roi, effondrement des valeurs culturelles d’intégration et d’universalité, le tout renforçant les tendances réactionnaires et crypto-identitaires. Hélas, nous ne sommes qu’au début de ce processus suicidaire.

 

La dépression est ainsi la vérité secrète de notre société. Mais elle devient de plus en plus la vérité de l’individu, plus patente et incontournable de jour en jour !

 

 

 

 

III

 

 

 

llons plus loin ! La question est de savoir si cet éloignement relatif et ambigu du narcissique par rapport à la réalité sociale, ce défi silencieux de la « normalité », est un effet de surface, comme dans la névrose, ou si elle s’enracine dans des processus plus structurels et originaires. Je proposerai deux hypothèses.

 

Selon la première, le borderline est d’abord un « mal né », un « né fatigué », non pas selon un refus massif de type autistique, du genre : « Votre monde n’est pas pour moi, je n’ai rien à faire en ce lieu maudit de souffrance et de haine, je me recroqueville à jamais dans ma forteresse invisible, allez-vous faire voir, vous n’aurez rien de moi, vous ne m’aurez pas ! ». Le borderline dira plutôt : « Votre monde ne m’intéresse pas tel qu’il est, mais je sais bien que je n’ai pas le choix. Je ferai semblant d’être des vôtres. Je jouerai, puisqu’il faut jouer pour survivre, et être, comme vous dites, intégré. Mais par devers moi je sais que c’est du flan. Et si vous croyez m’avoir, vous n’êtes qu’une bande de naïfs ! Rira bien qui rira le dernier ! ». Et le voilà qui se construit secrètement un paradis artificiel, auquel il va vouer son énergie et son intelligence, tout en jouant apparemment la partition commune. « Mon royaume n’est pas de ce monde. Laissez-moi m’occuper des affaires de mon Père qui est dans les Cieux ! ». On connaît la suite.

 

Quel est donc ce beau royaume inaccessible et secret ? Un au-delà du monde sensible ? Un en-deçà ? Un monde à venir, ou un monde déjà perdu ? Quelque chose hante l’âme de cet étrange nouveau-né qui ne veut pas naître, ou qui voudrait naître ailleurs. Comme si ce monde avec ses douleurs et ses joies était un anti-monde, une erreur fondamentale, une aberration, une monstruosité dans la splendeur du non-être ! Et comme les anciens Gnostiques, le borderline crachera sur la lune et le soleil, sur les hommes et les bêtes, et lèvera un regard de nostalgie éplorée vers la voûte céleste, à la recherche du vrai Dieu, le dieu caché, celui que tous ignorent, mais qu’il est, lui le réprouvé, l’inconsolé, le seul à reconnaître. D’où sa tendance profondément contestataire à l’égard des religions établies, toutes suspectées de trahison, et son amour mystique de la Beauté et de la Vérité, dont il se veut l’amant jaloux.

 

Solitaire dès le début, solitaire jusqu’à la mort. Et qu’aurait-il de commun avec ceux qu’on appelle ses semblables ? En quoi sont-ils semblables, si rien ne le rapproche d’eux, si rien ne le concerne, et s’il se vit absolument seul de son espèce, dieu ou monstre, face à l’altérité radicale et indépassable ? Relisons Rousseau dans les « Rêveries », hésitant indéfiniment quant à son statut, entre la nullité (« je suis nul ») et la grandiloquence exaspérée (« je suis le seul être humain, le seul sincère, le seul naturel etc »).

 

Dans le Faust de Goethe, Méphistophélès, le diable, celui qui sépare, qui tente et qui séduit, déclare très justement : « Je suis l’esprit qui toujours nie ». Et que nie-t-il ? La puissance divine ? La Loi ? Sans doute, mais plus profondément peut-être la réalité elle-même, en tant que réalité distincte de lui, comme Autre irrécusable et insupportable. Le diable, ancêtre emblématique du borderline !

 

Seconde hypothèse, et qui se situe très logiquement dans la continuité de notre propos. Ce « non » fondamental mais caché à l’égard de toute réalité se double d’un « non » tout aussi radical vis-à-vis de sa propre image dans le miroir.

 

Nous avons supposé atteint le stade dit schizoïde-paranoïde : le sujet, non encore constitué en tant que tel, a déjà fait l’expérience du morcellement de l’objet maternel, de la férocité des pulsions et des satisfactions partielles, il a intériorisé des fragments d’objets tantôt bons tantôt mauvais, selon une logique purement  cumulative, formant une espèce de conglomérat d’objets hétéroclites, qui ne forment pas un tout, ni une image unifiée de soi. Il aborde enfin la « phase dépressive ». Il reconnaît progressivement, en dehors de lui, une image globale de la mère, de l’autre comme distincte de soi. Si elle est distincte, c’est que lui, comme sujet, en est exclu, séparé, se vivant soudain comme une plaie ouverte, une interminable blessure. Sujet mutilé, fragmenté, en souffrance, comme écartelé par le jeu des pulsions multiples et contradictoires, avide de retrouver une sécurité, une appartenance, une globalité, une unité. Mais il est trop tard. Il ne peut ni récupérer l’unité perdue, ni consentir à cet éparpillement tragique. Osiris découpé et morcelé, il erre sans fin à la recherche de ses membres disloqués, dans l’attente de quelque Isis secourable qui recoudra les morceaux.

 

Insistons sur la singularité de ce moment de bascule : intermittences, allers retours, alternances. Non seulement du haut et du bas, mais de l’unité retrouvée sur le mode hallucinatoire, et du démembrement pulsionnel. Amertume du Réel ! Consolations de l’imaginaire ! Où donc est la réalité ?

 

Et voici qu’on présente à l’enfant un miroir, que l’on guette ses réactions, attendant le fameux moment jubilatoire de l’identification au reflet. « Tu vois, le joli bébé, c’est toi ! ». Lacan pensait que l’aperception de l’unité corporelle dans le miroir déclenchait la jubilation narcissique : « Ainsi donc c’est moi ! ainsi donc j’ai une forme globale, une unité à laquelle je peux m’identifier alors même que je me vis dans le désordre et l’incomplétude ! Je ne suis pas un simple paquet de pulsions et de sensations hétéroclites, je suis cette belle image qui unifie mon corps et ma vie ! ». Mais qu’en savons-nous ? Reconstruction de théoricien. Vaticination de psychanalyste en mal d’originalité !

 

Supposons que l’enfant ne se reconnaisse pas dans le miroir. Supposons ici encore une espèce de balancement, d’indécision originelle, de suspension sceptique. Notre infans se vivait comme une blessure, une béance, une faille, une hémorragie, comme disait Freud. Et l’on me tend cette pseudo totalité, ce miroir aux alouettes, cette surface blanche et nue, on prétend me désigner un lieu externe, une figure, un leurre où je serais censé me re-connaître ? Mais quel est ce subterfuge ? Ce n’est pas là, dans cette image inerte et glauque que je me vois. Si je pouvais me voir, ou plutôt me reconnaître, ce serait dans cet espace interne du ventre perdu, de la totalité close, de ce que j’étais et que je ne suis plus. Ce n’est pas là, dans cet avorton du hors-moi, que je suis, dans cette effigie patibulaire d’un autre auquel je ne saurais m’identifier, car ma vraie maison, elle était avant, dans cet avant du déjà perdu auquel vous me sommez de renoncer. Et en guise de consolation vous me tendez ce dérisoire hochet brillant où je ne distingue rien, qui ne me dit rien, et où vous voudriez que je me noie !

 

Balbutiement : où est le sujet ?  Dans le désordre réel de ses pulsions actuelles ? Dans l’englobant d’une chose perdue, dont il est arraché mais qu’il hallucine au bord de ses déroutes ? Dans cette image qu’on lui tend, mais qui ne s’apprivoise pas, qui reste hétérogène, inassimilable ? Où suis-je ? Toujours cette brûlante question : où suis-je, bien avant un hypothétique « qui suis-je », qui ne viendra peut-être jamais à maturation.

 

Car nous sommes bien loin encore de l’assomption symbolique, de l’entrée dans le langage qui ouvrira à l’universel. Nous sommes dans les limbes d’un système imaginaire qui ne se constitue pas, ou mal, qui n’est pas vraiment disloqué comme chez le schizophrène, mais qui est comme une constellation autour d’un grand trou noir, un tourbillon autour d’un vortex, une fuite vers l’abîme. Il reste heureusement, quelque part à côté, ou en dessous, une instance instable mais réconfortante, qui retient assez longtemps la fuite, qui fixe illusoirement mais efficacement, qui fournit du dehors un point d’identification secondaire, comme un soleil qui éclairerait de côté la sinistre plaine du charnier universel.

 

Résumons-nous. Que vois-je dans le miroir ? Quelque autre qui n’est pas moi, qui me ressemble peut-être, mais de très loin, comme une caricature où je ne vois rien, sinon de mutilantes défigurations : est-ce un chien, un chat, une souris, un monstre bipède et acéphale, une méduse vorace, un colifichet ? Rien qui soit moi, rien qui me tente comme épreuve ou fascination. Si l’on insiste j’y verrai plutôt un animal qu’un humain, ou quelque sous-produit patibulaire des cauchemars. Je ne puis, face à cette horreur, me dédoubler positivement, sans périr. L’autre reste un autre, pure déjection du regard. Surtout ce n’est pas une forme qui permettrait une prise imaginaire, une aliénation positive sous les espèces du semblable. Et c’est là le point important. D’une certaine manière l’entrée dans l’universel des semblables, dans la vaste cohorte des humains « pareils, égaux, frères » devient impossible. « Je » ne suis pas comme vous, je ne suis pas l’un de vous.

 

Mais alors qui suis-je ? Je n’en sais rien encore, et sans doute n’en saurai-je jamais rien. Pour l’instant, ce qui fait masse, ce qui m’évite l’éparpillement dans la confusion et le néant, c’est cet autre regard, ce regard autre, en dehors de l’image spéculaire, ce regard d’en haut qui me contemple, et où je lis comme une certification, pris dans le tranquille lac d’un regard maternel, vaste comme le monde, où je me sens à jamais justifié. Regard énigmatique et fascinant d’un Autre Grand, où je  peux me mirer, avoir une certaine consistance, comme reflet ébloui d’une puissance qui infiniment me dépasse.

 

Et c’est comme si dans ce regard je lisais un message : « Non ce n’est pas dans ce pitoyable miroir posé devant toi, ce miroir aux alouettes que tu peux  te connaître et te reconnaître. C’est dans mon regard, ce regard paisible et divin que je porte sur toi, que tu peux et dois situer la vérité de ton être ». Et c’est ainsi sans doute que se constitue cette terrible, cette fascinante et quasi indestructible catégorie de l’Idéal, cette autre aliénation, bien plus redoutable encore que l’ordinaire aliénation au miroir.

 

Une telle dérive de l’identification est peut-être inévitable. Mais tout dépend sans doute de celle qui parle, qui va décider en quelque sorte de la destinée subjective. Telle mère saura encourager l’identification à l’image spéculaire, et de la sorte faire entrer l’enfant dans la ronde commune des semblables : société des camarades, de la classe d’âge, de l’enfance en voie de socialisation. Telle autre mère, en bloquant le regard sur soi, en captant le regard de l’enfant sur sa propre beauté insondable et fatale, fera de ce dernier l’amant éperdu d’une divinité insaisissable et maléfique, à jamais hanté, comme dans Nerval, « des soupirs de la sainte et des cris de la fée ».

 

Le borderline est ainsi un irréconciliable de la normalité sociale, un déviant par essence, un déconnecté, un dérivant, un hors-classe, un inadapté structurel, « entre ire et délire », trop conscient pour délirer, trop conscient pour ne pas souffrir, déchiré entre la rage d’une impossible réconciliation, et la menace d’un effondrement dans l’asymbolie, flottant indéfiniment entre l’exacerbation et l’aphasie. Et ce qui lui reste d’identité, à défaut de constituer une singularité paisible et récurrente, ne sera autre chose qu’une impossible reduplication de l’Idéal, mirage évanescent et persécuteur où se perdront sa force et sa raison. Champion de l’Idéal, amant courtois d’un Absolu magnifique et informe, éternel cocu de la satisfaction passionnelle, le borderline est cet errant aux mains blanches, à la bure trouée qui ne vit que d’attente déçue, et d’impossible bonheur. Figure sublime et pitoyable, éternel artiste, mystique et poète, il balancera sans fin entre les mirages de la Beauté et la séduction du Mal. Tantôt esthète, tantôt brigand, amant, ermite, vagabond et vaurien, il incarnera les figures évanescentes de l’insatisfaction, de la rébellion, du sublime et de la terreur. Inquiet et inquiétant, à la marge du commun, il manifeste à jamais les incertitudes, et les chances, de la liberté.