LIVRE PREMIER

 

 

 

 

 

TYPOLOGIE DU BORDERLINE

 

 

 

 

 

CHAPITRE UN

 

 

DIVERSITE ET UNITE

 

 

I

 

 

 

 

 

Le terme « borderline » est relativement usité dans les manuels de psychiatrie américaine. Mais le retentissement du terme est le fait d’une certaine littérature romanesque, elle aussi  américaine à l’origine, qui a popularisé des types psychopathologiques assez effrayants, du pervers sadique au serial killer, sans compter toutes les variantes de comportements compulsifs, caractériels, asociaux ou hors-norme, pour la grande joie des lecteurs friands d’énigmes policières et d’aberrations psychopathiques. Au fond chacun s’y retrouve un peu et jouit en toute impunité de la noirceur de l’âme et du plaisir de nuire. Dans ce registre inquiétant, et pourtant si vrai sur le plan psychologique, j’ai particulièrement apprécié certains romans de Mary Higgins Clark, et surtout l’extraordinaire « Double miroir » de Kellermann qui présente un cas de personnalité multiple proprement hallucinant. Mais au-delà de la littérature, ce terme de borderline pose de sérieux problèmes d’interprétation psychiatrique.

 

En France, la psychiatrie de la fin du siècle était indiscutablement dominée par la tradition freudienne. Or la psychanalyse distinguait classiquement la névrose, la psychose, et la perversion, se méfiant, sans doute avec quelques bonnes raisons, d’autres classifications qui aboutiraient à reléguer dans une espèce de fourre-tout opaque les cas indécis ou mal définis sous l’appellation facile de « cas-limites » ou d’ « états-limites » voire de structures pré-psychotiques ou para-psychotiques, ce qui priverait le diagnostic de toute rigueur, et compromettrait le traitement, abandonné à l’arbitraire plus ou moins inspiré du praticien. Aujourd’hui encore j’entends maint psychanalyste rabâcher la sempiternelle distinction : versant psychotique, ou versant névrotique, comme si depuis Freud il ne s’était rien passé, et qu’on en soit toujours à recevoir des hystériques et de bons obsessionnels sur le divan de l’analyse. Quant aux pervers, on sait bien qu’ils ne hantent pas les cabinets, trop convaincus de la justesse de leurs positions aberrantes. Mais ouvrez les yeux braves gens ! Où donc sont les hystériques d’antan ? Que voyez-vous de nos jours ? Des abouliques, des anorexiques, des boulimiques inguérissables, des déprimés par légions, des déçus de l’analyse, des transferts indénouables, des mélancoliques, des hypomaniaques, des transsexuels, des homosexuels revendicatifs, des impuissants, des frigides, des vaginiques, des mal-baisants, des pseudo-mystiques en mal d’amour, des déracinés, - immense cohorte de désespérés, de mal-croyants, de veufs, de célibataires, de divorcés, triste dérive d’une humanité sans espoir. A se demander ce que peut bien faire une clientèle aussi hétéroclite dans le cabinet d’un psychiatre !

 

L’évolution sociale et mentale a brisé la vieille opposition classique. Or Freud lui-même avait soupçonné l’existence d’une autre catégorie pathologique qu’il appelait provisoirement « névrose actuelle » par opposition à la névrose de transfert et qui regroupait de fait un certain nombre de nos actuels cas–limites : traumatismes sexuels, immaturité narcissique, dépendance anaclitique à l’objet d’amour, infantilisme libidinal, tendance à la régression, compulsion de répétition, avec, toujours un effroyable sentiment de vide intérieur, et, côté traitement, une singulière capacité de résistance à l’analyse, voire une impossibilité de fait à symboliser selon les règles du jeu analytique. Patients très décevants, quasi irrécupérables, apparemment dociles mais impénétrables, incapables de maturation, cramponnés à leur béance intérieure, à leur anxiété, à leur « hémorragie narcissique », - à l’image de cet Homme aux Loups si facile, si complaisant, si vite guéri, et incurablement renvoyé à son impénétrable pathologie, prototype parfait de l’analyse interminable !

 

Et nos analystes freudo-lacaniens continuent benoîtement à prêcher les vertus de l’Œdipe, la maturation triangulaire et la métaphore paternelle quand la plupart des patients souffre en fait d’une faille narcissique si profonde, d’une telle carence de base qu’il leur est bel et bien impossible d’envisager les cheminements de la castration symbolique sans retomber dans les affres de leur néant existentiel ! On n’arrache pas le pain à celui qui crève de faim !

 

Avant toute chose, il faut préciser cette notion de borderline, de cas-limite ou d’état-limite, la circonscrire dans une description et une interprétation psychodynamique, avant d’en tirer les enseignement utiles à notre propos.

 

 

 

 

 

II

 

 

 

 

 

Les remarquables travaux de Jean Bergeret apportent ici un éclairage décisif. Il m’est impossible, dans les limites de mon sujet, de rendre compte exhaustivement de la richesse et de la pénétration de ses analyses. Je me contenterai de quelques remarques brèves, mais j’espère, exactes.

 

Entre la structure solide de la névrose, et l’autre structure tout aussi solide de la psychose, toutes deux construites dans la petite enfance, extrêmement résistantes et quasi définitives, se constitue quelquefois une tierce organisation, assez rare par le passé mais de plus en plus fréquente de nos jours, labile, incertaine et de caractère instable, qu’il appelle l’état-limite. Négativement cette organisation n’est ni franchement psychotique ni réellement névrotique, mais présente parfois des traits et de l’une et de l’autre, sans pour autant pouvoir être ramenée à l’une ou l’autre. D’où les résistances à admettre la réalité d’une telle organisation, qui déjoue toutes les classifications traditionnelles, et embarrasse au plus haut point le praticien. Mais les faits sont là. Le psychiatre rencontre de plus en plus de patients qui ne délirent pas, qui semblent fort bien adaptés socialement, avec souvent de remarquables qualités intellectuelles, qui font illusion des années durant, bien notés, performants et brillants, mais qui vivent par ailleurs, dans le secret de leur cœur, une extrême détresse, un sentiment de solitude et d’abandon sans recours, une fragilité émotionnelle et une inconstance affective alarmantes. Ce sont les « as if » ou les « faux self »de la psychologie anglo-américaine, ceux qui font « comme si », ceux qui paraissent adaptés, qui font illusion, mais dont la cuirasse caractérielle n’est qu’un tigre de papier. Tous révèlent finalement leur terrible immaturité psychique dans des crises d’angoisse ou d’attaques de panique, de décompensation spectaculaire, préludant souvent à une installation plus ou moins chronique dans la dépression. D’une certaine manière c’est la dépression qui est le symptôme type de l’état-limite, le révélateur par excellence, le test infaillible - à condition toutefois d’exclure de ce schéma les petites déprimes réactionnelles que peut connaître tout sujet normal ou banalement névrosé au cours de son existence. La dépression de l’état-limite est toujours grave et de pronostic incertain, côtoyant souvent les extrêmes de la crise psychotique, sans que le sujet bascule pour autant dans une psychose franche. On a convoqué toutes sortes de concepts, concocté une pléiade de notions plus ou moins malheureuses pour désigner cette forme très particulière de dépression : « dépression endogène, essentielle, pseudo-névrotique, prépsychotique », et que sais-je encore. L’essentiel est plutôt de bien caractériser cet ensemble peu homogène d’affections psychiques dont le dénominateur commun semble être le risque dépressif majeur.

 

Selon ce point de vue on peut regrouper sous la notion d’ « état-limite » une vaste gamme de comportements, de modes de pensée et de symptômes, dont la caractéristique principale semble être le déficit narcissique, et dont la dépression virtuelle ou actuelle est le signe imparable. Cela permet de regrouper les organisations de type caractériel, les perversions, les formes hypocondriaques et psychosomatiques, les aménagements anxieux et phobiques, les anorexies et les boulimies, et tout le vaste champ des comportements addictifs et toxicomaniaques. Quelle est l’unité dans cette multiplicité ? Certes non dans les comportements extérieurs, les uns suradaptés, les autres inadaptés voire asociaux ou franchement déviants, mais dans le commun déficit du moi, mal organisé, carencé sur le plan affectif, troué par un indépassable trauma originaire, immature et régressif, plus ou moins bien stabilisé dans des défenses faussement névrotiques qui donnent le change, et de fait incapables de se hisser favorablement à l’étage de la triangulation et de la maturation oedipiennes. De telles personnalités hésitent perpétuellement entre le comportement asocial, la provocation perverse, la délinquance ou la criminalité, et, d’autre part la fausse adaptation, le ritualisme scrupuleux, le conformisme obséquieux, avec un arrière-fond de haine rentrée, de ressentiment fielleux et de mauvaise conscience. Tantôt il se produit une espèce d’aménagement relativement solide par lequel le sujet se stabilise en apparence : fixation caractérielle, ou perversion. Et dès lors il peut éventuellement en rester là, sans crise majeure. Tantôt il se coule dans les normes du comportement officiel, singeant assez brillamment les tactiques du névrosé, assez longtemps pour paraître adapté. Mais comme il n’a pas vraiment les ressources psychiques pour maintenir ce jeu d’équilibriste il finit par s’effondrer, révélant d’un coup la profonde béance de sa personnalité. Dans un tel accès dépressif il peut effectivement sombrer pour de bon, à moins que par une effort proprement surhumain il ne rejoigne pour finir la lignée traditionnelle des structures névrotiques.

 

Comment une telle organisation-limite est elle possible ? Comment expliquer la constitution d’une telle lignée pathologique, intermédiaire aux deux autres, et pourtant radicalement différente d’elles ? Car, il faut y insister, l’organisation-limite n’est pas un vague mélange de deux autres. C’est une organisation mobile, incertaine et fluente - hors des aménagements relativement solides de la perversion et du comportement caractériel – mais qui a sa propre logique inconsciente.

 

Le sujet a suffisamment évolué pour dépasser le stade fusionnel de la psychose. Il a vécu la phase de morcellement « schizoïde » et intégré en quelque sorte la séparation d’avec les objets maternels, mais semble en difficulté pour traverser la « phase dépressive » dans laquelle l’enfant vit dramatiquement la constitution puis la perte de l’objet total maternel. Il est là en quelque sorte, comme un pré-sujet, virtuellement capable de se séparer de l’objet. Mais l’objet ne se constitue pas vraiment comme un tout extérieur et distinct. A la place on trouvera un ensemble hétéroclite de bons et de mauvais fragments. Le pré-sujet lui-même, faute d’appui du côté de l’objet, ne peut se constituer vraiment comme sujet distinct et séparé. Dès lors il se laisse entraîner dans la valse interminable des morceaux bons et mauvais, des fantasmes terrifiants et délicieux, des affects monstrueux et délectables, traversé d’un langage archaïque inconscient qui n’est que jeu de signes émotionnels, de traces pulsionnelles, d’échos intérieurs, de réminiscences obscures, de sonorités indéchiffrables et de souvenirs évanescents. Quelque chose bloque le processus évolutif, un trauma précoce, une carence affective, une intolérance à la frustration. Alors s’installe une organisation mixte, ni séparation, ni pas-séparation, mais un interminable aller-retour, rejet agressif et demande d’amour, alternance tragique sans satisfaction possible, entre l’étouffement du trop près, et l’angoisse insupportable du trop loin : univers fangeux de la frontière impossible, de la limite introuvable, du no man’s land, du bord de rien, de la bordure sans territoire, ni dedans ni dehors, figure inconsolable du mort-vivant.

 

 

 

 

 

III

 

 

 

 

 

Quels sont les traits distinctifs de l’organisation-limite et de sa pathologie ? Encore une fois, nous ne sommes pas dans le champ des psychoses : le sujet est capable de se situer face à la réalité extérieure, ne délire pas, et s’il n’est guère capable d’une vision authentiquement objective et désintéressée, s’il voit le monde à travers les clivages de sa personnalité déchirée, on ne peut prétendre pour autant qu’il ait tourné le dos à la réalité. Beaucoup de ces patients sont par ailleurs de brillants intellectuels, chercheurs ou artistes, capables parfois de visions pénétrantes et subtiles. Ils ont dépassé le stade de la fusion primitive et de l’indistinction autoérotique. Ce ne sont pas des schizophrènes. Ils ne sont pas davantage mélancoliques ou maniaques, tourmentés à l’infini par une Chose à la fois terrifiante et fascinante qu’ils rejoindraient dans la mort. Et ils ne parviennent pas davantage, comme le paranoïaque, à se constituer par délire un objet total mégalomaniaque qui leur éviterait les déchirements du doute et de la souffrance. Pour autant, ils ne parviennent pas vraiment, comme le futur névrosé, à établir une franche coupure d’avec l’objet maternel, à assumer la séparation et à déplacer le conflit psychique dans la sphère symbolique de la triangulation oedipienne. S’ils jouent à l’obsessionnel ou à l’hystérique, c’est en surface, « comme si », mais ils n’ont pas vraiment les ressources défensives du névrosé et s’épuisent la plupart du temps dans un combat perdu d’avance, s’écroulant au bout du compte dans une vertigineuse décompensation, à moins que le hasard de la vie les ait suffisamment ménagés pour leur éviter cette terrible déflagration.

 

Mais alors, quels ont les traits spécifiques de cette organisation-limite ? Essentiellement une profonde béance narcissique, vécue dans l’angoisse de la perte d’objet, de l’abandon et d’une irrémédiable solitude. Ce n’est pas encore la terrifiante angoisse de morcellement du psychotique. Ce n’est pas davantage, du moins pas essentiellement, l’angoisse de castration du névrosé. Cette angoisse se situe à un stade plus archaïque, celui de la déperdition de soi causée par la perte de l’objet d’amour. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Sans l’appui de l’objet protecteur et sécurisant – non pas l’objet fusionnel du psychotique, ni l’objet métonymique du névrosé – sans l’objet d’appui indispensable, « anaclitique », disait Freud, notre malheureux se vit lui-même troué d’un vide insupportable, désêtre vide dans un univers vide. D’où les tentatives perpétuelles de réassurance narcissique par quête de l’objet fidèle et indélogeable, dépendance émotionnelle, soumission mêlée d’agressivité, haine et remords, passion et destructivité, masochisme latent ou avéré, sadisme inconscient, tyrannie victimale, et toute la gamme des processus de séduction, d’envoûtement, de domination, de maîtrise, de chantage et de veulerie affective. Cette dépendance peut se reporter des personnes vers des produits toxiques divers, drogues, alcool, médicaments, sectes et groupuscules de tout acabit et de toute farine. Sans compter d’éventuels épisodes mystiques ou hallucinatoires, avec risque de passages à l’acte, de conversions soudaines, de raptus anxieux et de suicide.

 

Vide intérieur, angoisse d’abandon, dépendance anaclitique à l’objet, immaturité affective, tout cela dépeint un moi très archaïque sur le plan psychoaffectif, mais qui peut fort bien, dans le domaine intellectuel et social, être parfaitement performant, et cela des années durant. Nous connaissons tous de ces charmants artistes effroyablement narcissiques, immatures, fort efficaces voire géniaux, et qui s’effondrent soudain dans une terrible dépression.

 

Etrange narcissisme, à la fois grandiloquent et pitoyable, mégalomane et creux, séduisant, charmeur, industrieux, poète à la manière d’Eros, plein de ressources et de fantaisie, et par ailleurs troué comme le tonneau des Danaïdes. Moi de surface, imaginaire et idéalisé, moi sans consistance, sans assise personnelle, désubjectivé, inconsistant, et parfaitement vide. Dans sa détresse existentielle le « sujet » s’en va errant vers de nouvelles et toujours décevantes identifications, troquant un habit pour un autre, sans jamais trouver défroque qui aille, fidèle aujourd’hui, parjure demain, toujours hors de soi, à côté de soi, sans lieu où s‘établir, sans cause durable, et comme dirait Rimbaud, sans « terre à étreindre ». Chaque nouvelle identification réveille le feu de l’enthousiasme, et après quelque temps révèle son insondable facticité : comment être soi quand on n’a pas de soi, que l’on se cherche hors de soi dans un autre moi qui n’est jamais soi ? Disons que les identifications n’achoppent pas, ne fixent pas, ne prennent pas, mais qu’elles ne sont que fantômes qui passent, qu’ombres dérisoires, drapeaux de misère. Rien ne prend, rien n’attache, parce qu’il n’est pas de sol où planter l’arbre de la singularité subjective.

 

 

Pour un tel moi peccamineux, qui se vit dans l’horreur du vide, que faire sinon s’attacher à des idéaux grandiloquents qui procureront quelque réalité de substitution : idéaux politiques, personnages fameux, grands penseurs, artistes et poètes, missionnaires d’un évangile nouveau, prophètes inspirés des temps à venir. A moins que cet avenir ne soit autre chose que la figuration inversée d’un passé idéalisé, à jamais perdu, et dont  il est impossible de faire le deuil. Et voilà qui explique peut-être les typiques alternances d’humeur du dépressif, exalté jusqu’à l’absurde, foulant les demeures divines de l’euphorie, et soudain, comme Icare précipité du haut du ciel, fracassé à terre. Phase hypomaniaque, phase dépressive. Joie, allégresse, vitalité débordante, expansion lyrique, enthousiasme dionysiaque, sentiment d’éternité, explosion vitale, élation sans limites lorsque le pauvre moi s’enfle, se dilate aux dimensions de l’Idéal. Et soudain la chute, l’effondrement dans la Honte, misère d’un moi rendu à ses pitoyables proportions, dévalué, exsudé, humilié, dont la seule consolation est l’abaissement volontaire, la contrition, le remords, l’auto-flagellation et parfois le suicide. Là encore la biographie de maint artiste de génie apporte d’amples illustrations.

 

L’Idéal est à la fois précaire, nécessaire, inaccessible, toujours déçu et toujours renaissant, comme si une fatalité de fer attachait Sisyphe à son boulet qu’il exècre et dont il ne peut se détacher. C’est que cet Idéal fournit une identité de parade, de substitution, d’apparat si l’on veut, et que l’on ne peut y renoncer sans périr de son vide intérieur. Tragique de répétition, tragique sans issue, figures modernes des titans déchus. « Borderline », c’est bien dire, car ce sujet en gésine ne se constitue pas, ne consiste pas, ne peut se donner un dehors (objectal) puisqu’il n’a pas de dedans propre, d’intérieur subjectif, qu’il n’est ni séparé ni non-séparé, hésitant sans fin entre deux mondes, deux logiques contraires, deux structures inconciliables.

 

Pour en sortir il faudrait évidemment consentir à la perte fondamentale, couper le cordon, laisser aller l’objet à la dérive, renoncer à la maîtrise imaginaire, intégrer la loi de séparation, se détourner à jamais de la Chose. Mais la loi ne s’inscrit qu’à moitié, dans cet espace intermédiaire d’un préconscient qui l’admet et l’approuve, immédiatement contredit par un inconscient qui refuse. Ce n’est pas le déni massif du psychotique, ce n’est pas la dénégation intégrative du névrosé. C’est cette demi-mesure de la forclusion, qui reconnaît une place du vide et du manque, mais qui ne peut y inscrire la loi positive. Dieu n’est pas mort, il n’a jamais vraiment existé, si ce n’est sous la forme très avantageuse des déités primitives, des bons et mauvais objets de la pulsion archaïque, de la mère bonne ou mauvaise, et de figures idéales et célestes, inaccessibles et bienheureuses comme les dieux d’Epicure trônant dans les lointains intermondes !

 

 

« Ihr wandelt droben im Licht

 

Selige Genien! »

 

(Vous marchez là haut dans la lumière, heureux Génies) Hölderlin.

 

 

L’Idéal protège illusoirement de l’angoisse abandonnique, fournit des identités de compensation, et ruine pour finir toute possibilité de subjectivation. Piétinement infini, sourd, aveugle, tonitruant, à la mesure du désespoir et de la désolation, avec, de ci delà, les fulgurantes consolations de la Beauté, de la Vérité, de l’Eternité. Comment comprendre Nietzsche en dehors d’un tel contexte ?

 

Quel est l’objet pulsionnel du narcissique-limite ? Il peut là aussi faire illusion, entrer apparemment dans le défilé métonymique des objets ordinaires de désir : amour hétérosexuel, mariage peut-être, ménage et parentage, travail, famille, patrie, et bien d’autres choses encore, car il en rajoutera volontiers si vous le lui demandez. Mais au fond tout cela est indifférent : « Peu de chose me retient » écrivait Montaigne, et je crois bien qu’il donne ici la vraie formule de cet étrange dé-tachement, de cette fausse soumission. C’est que notre homme ne désire guère, et peut être même pas du tout. Bien sûr il joue le jeu, ici comme ailleurs, et plutôt intelligemment. Mais de lui-même, et de ses désirs, il n’est pas dupe. Il feint, il se laisse à l’occasion prendre au semblant, mais jamais bien longtemps, car il se détourne sans peine et sans émoi. Il est de ceux qui ne restent pas, ne résistent pas, parce qu’ils ne sont de nulle part.

 

Leur esprit, leur amour, leur désir où est-il, si ce n’est ailleurs, « là bas, les nuages, les merveilleux nuages » - dans un univers à mi-lumière, à mi-jour et à mi-nuit, ni crépusculaire, ni matutinal, entremonde ombreux et mystique, chambre funéraire et béatifique, crypte aux reflets doux et soyeux, ni enfance ni maturité, en cette demie-mesure de l’existence qui défie et les dieux et les hommes, à la manière de cette Eurydice ni trouvée ni perdue, comète sombre et triste d’une destinée de poète. Ce n’est pas tout à fait la Chose de Nerval, ce soleil noir de la mélancolie, ce n’est pas davantage une étoile morte ou une constellation lacérée, ni trou noir ni anti-matière, mais une nébuleuse fuyante, un peu celle que chantait Apollinaire, une voie lactée en gésine qui a renoncé à fleurir aux rivages de la lumière.

 

 

Défaut du « Nom du Père », dira t-on. Exact, du moins en partie. Car là encore, il ne faut pas faire fausse route. Le nom du père existe bien, et la métaphore paternelle, et la loi. Mais selon quelle configuration ? Et pour qui ? Existe-t-elle pour la mère, et celle ci se réfère t-elle valablement au phallus paternel ? On peut en douter, puisque l’enfant ne semble qu’à mi-temps de l’entendre, et fort brouillée au demeurant, audible à la cantonade, et indistincte au dedans, forcément, si le dedans, l’espace subjectif n’est pas encore constitué. Là encore, où est le dedans, où le dehors ? Une voix parle, mais comme en sourdine, comme un écho d’une autre histoire, sans véritable résonance, un peu sourde et grave comme un tonnerre qui agonise. Cela fait-il loi ? En tout cas c’est assez peu jupitérien ! Décidément le vrai Surmoi, celui, plus tardif de la loi symbolique, est bien faible, quasi inexistant, mais fallacieusement présentifié par les idéaux plutôt dévorants et tentaculaires de l’Idéal, et il n’est pas sûr que l’on gagne au change.

 

Pour le dire plus simplement : suite à une certaine carence paternelle la loi s’inscrit mal, et ce qui fait office de loi c’est la permanence narcissique-phallique des idéaux infantiles, grandiloquents et persécuteurs, qui entraînent le « sujet » dans la valse interminable et décevante des identifications sans consistance et des satisfactions sans lendemain. Structure pré-oedipienne, malgré les apparences, organisation triadique mais non triangulaire : il y a bien un père, ou un substitut référentiel, mais ce n’est pas le tiers de la triangulation maturative, le porteur du phallus symbolique et de la loi, c’est une espèce de redoublement maternel externe, le partenaire asexué et angélique d’une mère prégénitale, l’autre imaginaire d’une dyade parentale idéalisée, le second terme d’un « mère-père » insécable, « parents combinés », miroir complaisant de l’impossible perfection narcissique – et dont le sujet, encore une fois, ne peut se résoudre à faire le deuil. Et s’il ne le fait pas, ce n’est pas qu’il ne veuille pas. On n’en est pas au stade du vouloir, mais du non-pouvoir. Il ne peut faire le deuil, car pour lui, c’est évident, perdre l’objet c’est se perdre tout entier et à jamais.

 

Et pourquoi cela ? Il lui manque cet appui solide dans le langage symbolique qui lui permettrait de permuter les objets selon les lois de la métonymie, qui lui donnerait ce pouvoir de jouer librement des mots et des images dans une combinatoire indéfinie du désir. Mais ici le langage est comme déconnecté, sans prise réelle sur les affects, les émois, les souvenirs, planant dans un monde artificiel, coupé des pulsions, des fantasmes et de la vie. Entre la chose qui vit encore, et le mot qui ne vit pas encore, survit, dans les limbes d’une parole à venir, un idiome oublié, une passion secrète, un murmure, une plainte indicible. Le poète, souvent, s’efforce de recueillir cette étrange mélopée. Peut-être l’origine de tout art et de toute beauté est-elle à chercher dans la musique lancinante d’un deuil impossible.

 

Voilà pour une interprétation qui met l’accent sur la carence paternelle, réelle ou symbolique. J’avoue que je suis moi-même resté longtemps prisonnier de cette vision des choses, jusqu’à mes lectures récentes de Mélanie Klein, de Winnicott, d’André Green et de Grunberger.  A présent je suis convaincu qu’il faut de toute urgence remonter plus loin dans les débuts de la vie, interroger les toutes premières années, lorsque l’enfant ne parle pas encore, et qu’il est dans la dépendance quasi absolue de sa mère. Tous les travaux récents convergent pour signaler que c’est le déficit d’accueil et de réceptivité du côté de la mère qui entrave la constitution d’un bon objet internalisé, soubassement du moi. Soumis aux angoisses destructrices d’une mère anxieuse ou déprimée, le futur moi est condamné à une déformation précoce, ce que Freud lui-même avait reconnu, et à la constitution d’un « Faux Self » (Winnicott). Par là il évitera l‘éclatement schizophrénique, mais au prix d’un clivage par lequel il expulse hors de lui les éléments impensables de sa psyché. Il édifie un moi déformé et incomplet, secrètement vide en son centre, comme une citadelle réactionnelle et défensive, aliénée au regard de l’autre, ultime rempart contre la décompensation.

 

Avant de songer à restaurer le nom du père et de pratiquer les nécessaires frustrations sexuelles de la phase génitale, il faudrait rebâtir un moi fondamental, assez solide pour affronter maturativement la position dépressive. Faute de quoi on précipite le sujet dans la dépression pathologique dont il a bonne chance de ne jamais réchapper : analyse interminable.

 

Bergeret le dit très clairement. Avant tout, dans un cas de faiblesse du Moi, il faut restaurer le narcissisme défaillant du sujet. Ou pour le dire avec Mélanie Klein, seule l’intégration d’un bon objet maternel primordial permet d’aborder correctement la phase dépressive et de réaliser correctement le travail de séparation préludant à la naissance du sujet.

 

 

IV

 

 

 

 

 

L’organisation-limite peut se décrire dans une chaîne, que voici : narcissisme blessé, trauma indépassable, identification aux Idéaux du Moi, vraisemblablement maternels, angoisse d’abandon et de perte d’objet, anaclitisme et dépendance homo-objectale, vide intérieur, prédominance de pulsions prégénitales, liées à des objets clivés selon la distinction archaïque du bon et du mauvais, vision manichéenne de la réalité, faiblesse du désir et des productions fantasmatiques, adaptation sociale apparente, mais fragilité constitutive qui se révèle le plus souvent dans la crise dépressive.

 

Alain Ehrenberg, dans son remarquable travail sur « La fatigue d’être soi » oppose très justement cette psychologie des états narcissiques, tout à fait typique de notre époque de performance et d’atomisation sociale, gangrenée de l’intérieur par une incoercible tendance dépressive, à l’ancienne typologie névrotique de Freud centrée sur le conflit inconscient du désir et de l’interdit, et qui rendait si bien compte des formations symptomatiques des névroses. En gros, la chaîne freudienne était la suivante : refoulement, conflit du ça et du surmoi, métonymie pulsionnelle des objets, inscription du désir dans l’ordre symbolique, souffrance et symptôme, certes, mais satisfaction au moins relative du désir. Au conflit oedipien de la névrose classique s’est substitué ce sentiment d’insuffisance, de précarité personnelle et de vide existentiel qui prédispose aux maladies narcissiques et psychosomatiques.

 

Pour ma part je souscris en bloc à cette conception dont j’ai pu vérifier personnellement la grande justesse au cours de mon processus vital, comme si j’avais été, avec ceux de ma génération, l’acteur involontaire, et la victime inconsciente, d’un changement radical de structuration psychique, commençant ma vie, apparemment, selon les schémas traditionnels de la névrose pour sombrer enfin dans une espèce de régression narcissique dont je ne vois pas la fin. Ma vie s’est brusquement coupée en deux blocs irrémédiables, deux continents ennemis, à la manière de ces psychopathes qui mènent de front deux existences parfaitement distinctes, sauf que dans mon cas elles se succèdent au lieu de coexister.

 

Et du coup, j’y reviendrai, il se pose un redoutable problème thérapeutique. Le traitement des névroses n’était déjà pas facile, mais on pouvait espérer quelque amélioration à défaut de guérison définitive. Dans le cas des maladies narcissiques on peut se demander s’il existe la moindre chance d’issue favorable quand on voit s’éterniser les analyses sans résultat tangible. On retrouve le triste pronostic de Freud lui-même : réaction thérapeutique négative, masochisme et éternisation des symptômes. Plus grave encore, l’analyse d’une bonne vieille névrose classique, laquelle avait correctement débuté et semblait pouvoir aboutir, fait basculer le patient dans une incurable dépression !

 

Comment une telle horreur est-elle possible ? C’est que le sujet donnant toutes les apparences et toutes les garanties d’une structuration névrotique franche, le traitement peut commencer, et avec lui, la série inévitable des frustrations libidinales qui ne devraient pas trop déséquilibrer le patient, supposé assez mûr pour les métaboliser. Et tout semble marcher normalement. Le patient raconte et associe, mais le traitement piétine, tout progrès est immédiatement suivi de nouvelles rechutes, le transfert s’avère indestructible, le patient s’est attaché anaclitiquement à l’analyste, refusant tout changement. Telle nouvelle frustration est vécue comme une menace de mort. La fausse structure du Moi révèle d’un coup sa caducité dans l’effondrement dépressif. L’analyse, de fait, est devenue impossible. Aux progrès espérés de la symbolisation se substitue un processus mortifère. Le malheureux patient a toute chance de « finir », tel l’Homme aux loups, traînant de thérapeute en thérapeute, de dépression en dépression, lamentable figure du ratage psychanalytique.

 

Ce qui me désole, c’est que l’on ne veuille guère parler de cette redoutable évolution de la thérapie. Nos bons apôtres psychanalystes font comme si rien ne s’était passé, et il faut que les sociologues et les philosophes tirent enfin la sonnette d’alarme pour qu’un peu de vérité fasse irruption à la clarté du jour.

 

Pour moi, je ne me tairai pas. Et dussé-je hurler tout seul, je hurlerai tout seul. Il me semble qu’au-delà de la question proprement médicale ou thérapeutique, cette évolution de l’esprit du temps, ces modifications psychiques, ces changements structurels, à la fois dans l’individu et la société, doivent nous interpeller d’urgence si nous voulons essayer de comprendre quelque chose à notre époque et aux évolutions à venir.

 

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, avec des difficultés sans précédent, et des urgences sans précédent. On peut aborder ces questions sous l’angle géopolitique. On peut aussi les aborder sous l’angle des mutations mentales. Ce sera mon pari. Une interrogation psychiatrique sur les maladies narcissiques ouvrira, je le crois, je le souhaite et l’espère, à une autre philosophie de l’existence.